CHAPITRE IX
heureux; et, au lieu de deux mille individus, le roi avec le même fonds en pourrait entretenir six mille. Il ne devrait y avoir à Paris que des Parisiens et un bureau pour faire payer les soldats des provinces et pour en avoir les listes et les contrôles. »
Voici un joli portrait du chancelier le Tellier, esquissé en quelques traits au milieu du fracas des événements de la guerre.
ff D'Aligre, chancelier, mourut (<677), et le roi mit à sa place le vieux le Tellier, secrétaire d*État de la guerre, père de Louvois. C'était un très-habile courtisan, qui avait instruit son fils à toujours louer le roi par quelques endroits et à lui faire croire qu'il était le plus sage et le plus habile homme de l'Europe ; il était venu à bout de lui persuader que Sa Majesté en savait plus dans la guerre que les plus habiles généraux et qu'il était Fauteur de toutes les bonnes vues qui avaient réussi. Voilà pourquoi le roi se plaisait plus à travailler avec le Tellier et avec son fils qu'avec les autres secrétaires d'État. Mais le Tellier avait encore une autre habileté. 11 disait au roi, tête à tête, tout ce qui pouvait faire naître des soupçons désavantageux contre tous ceux pour qui le roi marquait quelque estime.
(( Un jour le roi lui louait la capacité et la probité de feu M. de Harlai et disait que ce serait un bon chancelier. Il convint de tout et même il y ajouta d'autres louanges ; mais cependant, je craindrais, ajouta- t-il, que la cire ne devînt pas molle entre ses mains. Le roi comprit à ce mot que Harlai résisterait quelquefois à ses volontés, lorsqu'il faudrait sceller certains édits; ainsi il ne songea plus à le donner pour successeur à le Tellier.
« Le Tellier après le conseil restait quelquefois un demiquart d'heure seul avec le roi, et ordinairement c'était pour rendre de mauvais offices à diverses personnes, mais toujours sous le prétexte de consulter le roi comme un oracle de sagesse.
$ù6 L^ABBfi DE SAINT-PIERRE.
« Un jour le comte de Granimont, autre courtisan fin et corrompu, le voyant sortir du cabinet du roi, plus gai qu^à l'ordinaire, dit à un de ses amis : • Il me semble que je vois sortir une fouine qui vient d'égorger une demi-douzaine de pigeons dans un colombier el qui en sort en se léchant encore les barbes, i»
« On lui attribuait pour maxime qu*ttn habile voyageur doit songer à renverser de bonne heure les arbres à droite et à gatxhe de peur quHls ne viennent à tomber et à se rencontrer dans son chemin.
« C'est la maxime de tous les habiles scélérats de la cour, qui ont, comme on voit, un furieux avantage sur les gens vertueux pour avancer leur fortune à la cour. Aussi est-il trèsrare qu*un homme vertueux et qui a des talents y réussisse et y reste. Les princes ne font que rire d'une médisance délicate. Ainsi les méchants ruinent bientôt dans leur esprit les plus honnêtes gens de la cour, c'est-à-dire quils en banuissept bientôt la vertu et la vérité. »