‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 143 sur 156 · CHAPITRE X. 53S · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 53S

« On rapporta alors un grand procès devant le roi, dans lequel il porta, contre ses propres intérêts, un jugement qui lui fil beaucoup d'honneur.

c Plusieure bourgeois avaient demandé en diiïérenls temps, aux magistrats de l'hôtel de ville de Paris, permission de combler les fossés et de raser les remparts qui resserraient trop la ville de Paris, à condition d'élever des bâtiments sur ces emplacements. Les officiers du roi soutenaient que ces places luii appartenaient et demandaient qu'attendu la jouissance depuis plus (le soixante ans les maisons et les places lui fussent adjugées. Les avis furent partagés. Alors le roi dit : Je vois bien que, si Vaffaire ne me regardait pas, il y aurait eu quelques avis de plus en faveur des propriétaires; ainsi je me déclare pour eux contre le domaine de ma couronne. Il aurait pu tirer de ces places quatre ou cinq millions; il en avait alors grand besoin pour ses bâtiments de Versailles : ainsi la décision est très-digne de louanges, et plût à Dieu qu'il eût fait usage de la même équité toutes les fois qu il délibéra, soit sur les nouveaux impôts sur ses sujets, soit sur les déclarations de guerre contre ses voisins ! Il fut juste et digne delouanges ce jour-là. »

En 1683, meurent la reine Marie-Thérèse d'Autriche et Colbert. Fidèle à ses habitudes de considérer Vutilité des personnages plutôt que leur rang, notre abbé peu courtisan se montre très-sobre d'éloges pour la princesse, et il exprime toute son admiration pour le ministre.

ff La reine Marie-Thérèse d'Autriche mourut à quarante-cinqi ans, bomie princesse, douce, esprit médiocre, peu de crédit, ne se mêlant de rien. On ne s'aperçut point de cette perte dans rÉtat; à peine s'en aperçut-on à la cour, si ce n'est par les habits noirs; et, en général, ce n'est pas un mal pour un État que les reines qui n'ont acquis dans leur éducation ni pénétration, ni justesse, ni fermeté d'esprit, n'aient que peu de crédit et qu'elles ne se mêlent que de leurs domestiques. Marie-

Thérèse est louable en ce qu'elle se conduisit toujours avec une dignité el avec une piété convenables à sa condition. »

Voici maintenant ce qu'il dit de Golbert :

a En ce temps-là mourut Golbert, ministre des finances, et qui avait dans son département le commerce, les arts et les sciences. Il n*a point été remplacé depuis. Car ceux qui sont venus à sa place n ont pas (ait le quart des travaux, des règlements et des établissements qu'il fit dans son ministère. Plût à Dieu qu'il eût eu à gouverner FÉtat sous un prince qui se fût piqué d'une grande équité envers ses voisins et envers ses sujets, et par conséquent pacifique et pacificateur ! Il aurait fait quatre fois plus de bons et de beaux établissements. Mais, pour le malheur du royaume, le roi écouta beaucoup davantage Louvois, perturbateur du repos public, qu'il n'écouta Golbert pacificateur, dont les projets visaient à enrichir les particuliers et rÉiat, et à faire tieurir en France les arts et les sciences. »

En 1684f, bombardement de Gênes, sous un prétexte futile.

L'auteur des Annales attribue cette exécution militaire à la

jalousie de Seignelai, iils aine de Golbert et ministre de la

'marine contre Louvois, qu'il voulait supplanter en flattant

comme lui et plus que lui l'orgueil de Louis XIV.

« Et, à dire le vrai, ajoute-t-il, c'était la principale passion de Louis XIV que d'étaler sa grande puissance, et par conséquent de se ffiire craindre, sans faire réflexion ({ue qui se fait craindre se fait haïr. Il se gouvernait cependant comme s'il eût adopté à l'égard de ses voisins et de ses sujets la maxime d'un célèbre tyran : Qiiils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent : Oderint dum tnetuant

« Gonune la moindre résistance le blessait profondément, il sacrifiait tout au plaisir de se venger et de montrer au public qu'il était redoutable. G'est le goût des âmes médiocres, de Ions les enfants et de tous les hommes du commun, qui se bornent à être regardés comme plus puissants, comme plus re-

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doutâbles et jamais comme plus grands bienfaiteurs que leurs pareils.

« Ces hommes du commun, faute d*une bonne éducation, ne savent pas et ne peuvent pas savoir que ce n'est pas la grande puissance qui fait la grandeur et Texcellence de Thomme. Or quel est Texcellent usage de la puissance? Nous le connaissons tous : c*est de pardonner à ceux mêmes qui, ne connaissant pas jusqu'où va notre puissance, cherchent à nous déplaire; c*est de faire du bien à ceux mêmes qui ne font aucun hommage à notre puissance et à ceux qui ne se souviennent pas de nos bienfaits.

« Telle est Tidée que nous nous formons d'un êire infiniment puissant et infiniment parfait.

« Quelle est l'idée que nous nous formons de Satan, de celte méchante puissance invisible, qui est regardée comme l'ennemi mortel irréconciliable du genre humaine? N'est-ce pas l'idée d'une créature qui veut surtout être crainte comme méchante ettrès^puissante? Belle ressemblance et digne d'un conquérant terrible que de ressembler à Satan !

« Nos opinions sur Dieu puissant et sur le diable puissant prouvent que nous savons respecter la puissance bienfaisante et craindre, haïr et détester la puissance malfaisante.

f Si un roi puissant veut faire un usage excellent de sa puissance, imaginera-t-il de faire soulTrir beaucoup de dommages à ses vdsins, et de faire supporter beaucoup d'impositions sans nécessité à ses peuples? Ne voudra-t-il pas, au contraire, leur rendre la vie douce, tranquille, et la plus agréable qu'il lui sera possible?

« Si je m'arrête tant à montrer que Louis XIY ne connaissait pas la vraie gloire, la gloire la plus précieuse, qui consiste à iutiter Têtre [larfait, et qu'il était idolâtre de la vanité et de la fausse gloire que l'on trouve à étaler sa grande puissance, c'est que cette fausse gloire a été son seul défaut, le principe de la plupart de ses entreprises, qui a causé les plus grands malheurs

de sa vie, les plus grands malheurs de l'Europe elles plus grands malheurs de ses sujets.

f Ce bombardement de Gènes, en 1684, conclut-il, et

les soumissions de la république en i 685, retentirent dans toute r Europe, et c'était ce que s*était proposé le roi; mais il ne comprit pas combien cette entreprise le rendait odieux, lui et tous les Français, parmi les nations chrétiennes. Ce fut même un des motifs les plus puissants qu'employa quatre ans après le fameux prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre, pour liguer toute l'Europe à Augsbourg, dans le dessein d'abattre la trop grande puissance de Louis XI Y, et de l'abattre au point qu'aucun de ses voisins n'eût plus jamais rien à craindre de sa part. »

Dans la même année, l'augmentation des dépenses de guerre provoque de nouveaux emprunts, contre lesquels le bon abbé ne manque pas de faire entendre ses protestations accoutumées.

« On créa encore cinq cent mille livres de renies pour augmentation de gages et un million de rentes sur la ville au denier vingt, et puis encx)re douze cent mille livres de rentes aussi sur les aides et gabelles. Cela faisait cinquante-quatre millions au denier vingt. Le roi augmentait ainsi les impositions annuelles de deux millions sept cent mille livres, et ruinait peu à peu le royaume.

« Il est vrai qu'il dépensait beaucoup en fortifications ; mais il aurait pu s'épargner cette dépense s'il eût voulu jouer dans l'Europe le rôle de pacificateur et de pacifique, le plus beau rôle qu'il eût jamais pu jouer, et c'est ainsi qu'au lieu d'être toujours prêt à se déclarer contre le premier attaquant afin d empêdier toute hostilité, il était lui-même toujours le premier à commettre des hostilités.

« Un prince qui, durant vingt ans, aurait acquis la réputation de juste, de patient, de modéré, aurait pu, sans donner aucun ombrage à ses voisins, demeurer puissamment armé, non pour envahir aucune partie du territoire de ses voisins,

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