‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 144 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

mais pour empéclier le plus fort d'en venir aux mains avec le phis faible. Un tel prince aurait reçu mille bénédictions de toutes paris et de toutes les nations du monde. Quelle belle réputation d'équité, de droiture, de sagesse, de puissance et de bonté il eût laissée en Europe et parmi toutes les nations de la terre, au lieu de la réputation de terrible, de haïssable, qu'il a laissée! et tout cela ne vient que de faute d'une éducation raisonnable où il eût appris à connaître, à discerner la véritable gloire de la gloire vaine et fausse que cherche le vulgaire. »

En 1686 meurt le grand Condé. L'auteur des Annales apprécie ainsi le caractère de ce prince :

(( Dans ce temps-là meurt un prince illustre par ses grands talents pour la guerre, par son grand courage et par plusieurs victoires. Ce fut le prince de Condé, qui gagna quatre batailles durant la régence de Louis XIV, mais qui, durant cette même régence, se mit follement à la tête des rebelles, et puis, faute de rebelles, se mit à la tête des Espagnols, alors ennemis de rÉtat.

« Il a vécu vingt-sept ans depuis la fin de sa révolte, et s'en repentit bien. 11 avait beaucoup d*esprit naturel et même beaucoup de connaissances pour un prince ; mais son impatience naturelle, que Ton n'avait pas eu le soin de dompter dans son enfance et dans sa première jeunesse, le rendit inconstant, léger, peu uniforme dans sa conduite. Il ne fut pas toujours heureux dans ses entreprises ni toujours juste avec ses amis.

I n était plus colère qu'un autre, c'est-à-dire aussi colère el aussi courageux qu'Alexandre, et c'est pour cela que les grands périls ne lui étaient rien de son esprit et ne faisaient que lui fournir plus d'expédients pour en sortir et lui donner plus de discernement pour choisir sur-le-champ les meilleurs partis. Mais, dans les conseils, il donnait trop à l'humeur et à la force, et trop peu à la raison, qui demande que Ton se donne le loisir de peser sans prétention et avec exactitude les inconvénients et les avantages de chaque parti.

f C'était celte même impatience qui le rendait quelquefois injuste dans le commerce. 11 n*était point accoutumé, dès son enfîmce, à faire application de la première règle de l'équité naturelle, si ce n'est dans les dix dernières années de sa vie, qu'il passa dans son château de Ghanlilly, où il n'avait point de contradiction à souffrir.

« S'il eût eu la patience de M. de Turenne et si M. de Turenne eût eu la supériorité d'esprit de M. le Prince, ils n'auraient jamais pris parti contre le roi; et tous deux seraient parvenus à être de grands hommes; au lieu qu'ayant injustement contribué à déchirer leur patrie et à lui causer de grands maux par des guerres civiles ils ne pourront jamais être mis par les connaisseurs qu'au rang des hommes illustres. »

A ces deux esquisses succède le portrait d'un courtisan accompli, le maréchal de la Feuillade, mort en 1691.

H Cette année mourut un homme d'un caractère très-distingué entre les habiles courtisans : ce fut le maréchal de la Feuillade. Le but qu'il se proposa toute sa vie ne fut en rien différent du but de tous les autres courtisans. Ce fut de faire une fortune grande, solide et éclatante, et de surpasser de ce côté-lâ ses pareils. C'est le but de tous les ambitieux d'une ambition vulgaire. On peut dire même que c'est le but ordinaire des hommes du commun de toutes les professions, dans quelque pays et dans quelque condition qu'ils soient; parce qu'ils ne savent pas que ce ne sont pas les richesses et les grands emplois qui font les hommes les plus heureux dans leur vie et les plus estimés après leur mort; mais que c'est uniquement l'excellent usage de ces grandes richesses et de ces grands emplois, et surtout de leurs grands talents.

f Le meilleur usage des meilleures choses, loin de produire une augmentation de bien, produira au contraire une augmentation de mal, et tel qui aurait vécu très-heureux et même trèseslimé et très-aimé dans une place de particulier, vit beaucoup moins heureusement et avec moins de réputation dans la place

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