CHAPITRE X
(le ministre; cest que la grande place demande de grands hommes; autrement le public est blessé de la disproportion entre Thomme et la place.
« Tous les hommes veulent augmenter leur bonheur, et le plaisir de la bonne réputation fait partie de ce bonheur. Le gros des hommes ne portent pas leurs vues fort loin sur les moyens généraux les plus propres pour arriver à ce but; revenus grands et solides, emplois distingués, faveur éclatante : voilà oii ils bornent leurs moyens.
« L'homme veut les commodités de la vie, c'est-à-dire l'exemption des maux; ensuite il veut les plaisirs des sens, mais il veut encore les plaisirs de Tesprit, qui viennent parliculièrement des diflérentes distinctions entre ses pareils.
(( Or Taugmenlation du revenu procure les commodités, c'està-dire l'exemption des petits maux, l'exemption de la fatigue, Fexemption du froid, du chaud, et même les plaisirs des sens, les bons repas, la chasse, la musique, les spectacles, les promenades, le grand nombre de domestiques appliqués à satisfaire et même à prévenir les désirs.
« Mais les grands emplois, les faveurs des princes, servent infiniment davantage à goûter les plaisii*s de la distinction entre les pareils. Aussi le maréchal de la Feuillade, qui avait ce goût pour la distinction entre pareils beaucoup supérieur à tous ses autres goûts, cherchait plus vivement que les autres de réclal dans sa fortune, et par conséquent de la distinction dans sa faveur.
K 11 faut observer que tous ces ambitieux, occupés d'augmenter leur bonheur au delà du bonheur de leurs pareils, n'ont presque aucun goût pour augmenter le bien public. Le maréchal de la Feuillade, non plus que le gros des Français de son temps, n'y a jamais pensé ou n'y a pensé que faiWement; de sorte que le moindre intérêt particulier le faisait abandonner le plus grand intérêt public.
« il savait, comme ses pareils et comme tous les autres cour-
tisans, que, pour faire une fortune plus grande, plus solide et plus êclalaute, il ne fallait que plaire au roi plus que ses pareils. Le roi était très-scusible à la louange; mais il ne s'y connaissait pas plus que ceux qui lui en donnaient. Ce fut par rétude assidue que la Feuillade fit du caractère du roi qu'il réussit plus que tous ses pareils à lui donner des louanges de son goût et à lui en donner plus qu'aucun d'eus, et ce fut par cet endroit qu'il se distingua et qu'il se forma un caractère si singulier, qu'il touchait au ridicule.
c II avait observé que, pour marquer davantage son amour, son attachement, son dévouement'et son zèle pour plaire davantage à une maîtresse, il était heureux de trouver une occasion de la venger d'une insulte. Il comprit de là. que, trouvant une ocxuision de se battre pour venger le roi de paroles offensantes qu'avait dites un grand d'Espagne contre Louis XIV, il prouverait au roi qu'il Taimait plus que personne. Il prit la poste, alla se battre à Madrid contre ce grand, le désarma et lui donna la vie, après que l'autre la hii eût demandée au nom du roi. Chacun traita cette expédition de folie, et c'en était une; mais elle servit à son but, et dès lors, si son but n'était pas fou, le moyen qu'il avait pris n'était pas une folie. Au contraire, c'ét^iit une grande habileté. Effectivement, le roi, facile à tromper sur le grand attachement et Tadmiration que la Feuillade lui marquait pour sa personne, comme sont les belles femmes accoutumées à un encens perpétuel, crut facilement qu'il était plus attaché à lui qu'aucun autre courtisan et que ce n'était pas la grande fortune de favori qui faisait son principal but.
(( Il étudiait tout le matin et même durant la nuit tout ce qu'il pourrait dire au roi le jour pour lui prouver qu'il l'estimait, qu'il l'^jmaitet l'admirait plus que ne faisaient les autres courtisans, et qu'il le trouvait fort supérieur en esprit et en vertu aux autres hommes. Ce fut dans cet esprit perpétuel de flatterie outrée qu'il imagina de faire dresser en Thonneur du roi la statue de la place des Victoires avec une inscription qui