‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 148 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

de canaux de transport, plus de chemins pavés; nos arts et nos sciences auraient été beaucoup plus perfectionnés; enfin, sous un pareil règne, nous aurions soufTert beaucoup moins de misères, et nous aurions été de tout point beaucoup plus heureux que sous le règne eifectif de sou père, que les flatteurs ou les enthousiastes appellent encore Louis le Grand, nom qui eût alors mieux convenu au Dauphin son fils.

« Nous l'aurions appelé Louis le Pacifique, et, s'il avait pris le soin d'empêcher la guerre entre ses voisins ou de la faire promptement finir par des traités et par des arbitrages, on l'aurait appelé Louis le Pacificateur, qui est le plus beau de tous les titres, parce qu'il annonce un prince d'un côté trèspuissant et par conséquent très-redoutable, et de l'autre uu prince juste, bienfaisant et sage, puisqu'il est regardé comme médiateur, comme arbitre et comme capable de faire goûter réquité et la raison à ses voisins colères, ambitieux et injustes.

(( Telles sont les considérations qui pourraient faire préférer son caractère pour le bonheur de ses peuples et de ses voisins au caractère de Louis XIV, son père, si vanté par des esprits superficiels qui preunent sottement la grande puissance comme une qualité digne de louanges, lors même qu'elle n'est employée qu'à faire du mal aux autres sujets et aux voisins. t>

En 4715, mort de Louis XIV. A c>ette occasion, lauteur des Annales essaye de formuler un jugement impartial sur ce prince, dont il ne méconnaît pas, comme on Ta vu, les bonnes qualités naturelles, mais dont il ne dissimule pas non plus les défauts et dont il déplore surtout la mauvaise éducation.

(( Depuis \ 667 jusqu'à la mort de Louis XIV, il y a eu vingtneuf années de guerre et dix-neuf de paix; ainsi il en a coûté à la France onze cent soixante mille hommes, sans les officiers S

* Les recrues pour la seule année de Flandre montèrent, en 1711, à vingt-deux mille neuf cents hommes. Cela me fait croire qu'en temps de guerre il en coûte à la France plus de quarante mille hommes, année commune de guerre.

et soixante millions de livres par an à cinquante livres le marc pour la dépense extraordinaire de la guerre; c'est quatorze cent cinquante millions de livres.

« Or, de ces vingt-neuf années de guerre, que lui en restet-il à sa mort, sinon la réputation d'avoir été possédé toute sa vie d'une anibilion excessive, et d'avoir été regardé comme le voisin le plus dangereux, au lieu qu'il pouvait facilement, à trois quarts moins de frais, et aux trois quarts moins d'hommes, acquérir la réputation de père de la patrie et de pacificateur de l'Europe ? 11 pouvait même en devenir le pacificateur éternel, s'il avait voulu, en suivant eu gros le plan de son aïeul, établir en Europe l'arbitrage ou le tribunal européen, ou la diète européenne, pour accommoder ou décider les sujets de contestation présente et future entre les souverains. Or quelle immense différence de réputation. entre celle qu'il a laissée et celle qu'il pouvait laisser ! Quelle immense diflérence entre l'état malheureux où il a laissé ses peuples et ses voisins et l'état heureux où il pouvait les laisser!

« Ce n'est pas qu'il n'eût de bonnes qualités; il était doux, poli, bon m:iUre. Il avait de la justesse d esprit; mais il n'avait pas pouf but le but d'un bon roi, qui est la plus grande utilité (le ses sujets. Son but était d'être et de paraître de beaucoup le souverain le plus puissant, sans songer à être et de paraître le souverain le plus bienfaisîint.

« 11 était dévot et religieux sans savoir que l'essentiel de la religion consistait à faire pour les autres tout ce qu'il eût voulu que les autres fissent pour lui, et cela pour plaire à l'Être bienfaisant et pour en obtenir le paradis. C'était une religion d'enfant et bien moins que la religion d'homme raisonnable, qui consiste dans la plus grande bienfaisance journalière, et dont il est dit : Et voilà toute la loi et les prophètes. Et le tout faute de bonne éducation.

« II est vrai que la grande puissance de Louis XIY a jeté du-

Page 1