‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 149 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

rant sa vie une espèce de voile sur ses procédés injustes ; mais ce Toile sera usé dans cinquante ans, et le public jugera alors de ses actions comme nous jugeons présentement des bonnes et des mauvaises actions de Charles-Quint, et Ton verra combien Henri, combien le Dauphin de Bourgogne, étaient plus justes que Louis.

« Il faut avouer cependant, en Thonncur de Louis XIV, qu'il avait beaucoup de patience, de lâodération, de politesse, de courage, d'esprit, de fermeté dans sa conduite de connaissances dans différentes parties du gouvernement, et que, pour un roi trèspuissant et pour un roi très-mal élevé, il étitit fort estimable par plusieurs qualités. Je ne doute pas que, s'il fût né comme Henri IV et secouru dans sa jeunesse par la contradiction et par Fémulation entre pareils, il aurait été plus juste qu'il n'a été; mais la condition des rois, qui a des avantages sur la condition des particuliers du côté de ta vie molle, oisive, voluptueuse, et du côté de la puissance, est bien au-dessous de la condition des particuliers du côté de la vie laborieuse et vertueuse, et du côté de la docilité, de la fermeté et de l'étendue d'esprit.

i Quelques-uns blâmaient son air sérieux et l'appelaient morgue; mais, pour moi, je crois que c'était un air nécessaire pour se faire plus respecter par une nation trop familière, à laquelle il est à propos, pour son propre bonheur, d'inspirer du respect. On ne saurait gouverner les grands enfants sans une certaine autorité qui donne le respect; ainsi, quand il n'aurait pas aimé à être respecté, il aurait dû, pour la propre utilité de ses sujets, affecter un air sérieux et majestueux. Il aurait dû en user avec ses courtisans comme il faisait, leur parler peu et se communiquer peu.

« Il a toujours préféré pour ministres les gens de basse naissance auxgeiis de grande qualité; et je louerais en cela sa prudence s'il avait avisé les plus grands génies. Il ne faut pas que les enfants des soiiverains puissent jamais avoir à craindre le crédit de ses ministres; mais il faut que le ministre accrédité

5&t L'ABBÉ DE SAIi\T-PIEBRE.

puisse^ par un ministère très-prudent, conserver aux enfants de son maître 1 autorité royale tout entière.

« Il aimait fort à être loué, et, loin de blâmer en lui ee désii* immense des louanges,, je crois que les rois ne sauraient trop les désirer; mais, malheureusemeiit, on ne lui avait pas appris, ni dans son enfance ni dans sa jeunesse, à connaître ce qui est le plus louable. On ne lui avait pas appris que rien n'est louable que les actions vertuen^ies, c'est-à-dire l'observation de la justice pour ue faire mal à personne malgré le penchant à la vengeance et la pratique delà bieniiaisanee, malgré les grandes difficultés pour devenir grand bienfaiteur du public : il ne connaissait pas plus que le commim du monde ce qui méritait plus ou moins d'hêtre loué. On ne lui avait donné de désirs que pour augmenter sa puissance et pour en faire parade, sans lui faire remarquer que )a puissance injuste et malfaisante est toujours odieuse^ et qu'elle est d'autant plus odieuse^ qu'elle est plus grande.

« Les louanges perpétuelles que lui donnaient ses ministre et ses courtisans l'avaient rendu un peu trop présomptueux. La grande quantité de médisances et de calomnies qu'il avait entendues le rendait fort soupçonneux, fort défiant et fort méprisant. 11 ne connaissait pas assez combien la différence d'esprit et de vertu dans les ministres pouvait apporter de différence dans le succès des affaires, et, par malheur, il ne lui vint jamais à l'esprit de mettre en usage la méthode du scrutin perfectionné entre trente pareils pour connaître avec sûreté les trois sujets du plus grand mérite national de ces trente pareils.

f On l'a loué assez du côté de sa magnificence, mais jamais assez de sa grande justice envers ses voisins, ni de sa grande bienfaisance envers son peuple, comme on a loué Louis XIL

« Lorsqu'il commença à gouverner, il ne pouvait plus prendre que dans les historiens sages des idées véritables de la véritable valeur des actions qui méritaient les louanges les pins

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