‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 151 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

livres ne vaudraient plus mille livres en argent, et eiïectivement ils en vinrent à ne pas valoir cent livres en argent comptant.

« On vit cette année (1720), le crédit de la Banque porté au plus haut point au mois de janvier, et la Banque elle-même entièrement culbutée et ses billets de mille livres donnés presque pour rien quelques mois après.

« Law, contrôleur général des finances, avait cru que le commerce de la France pouvait se faire presque sans argent, et seulement avec des billets de banque de dix, de cent, de mille et de dix mille livres, et qu'il ne fallait que peu d'argent dans le commerce pour Tachât des petites denrées et pour faire l'appoint des marchés. Cela était vrai, s'il y eût eu toujours à la Banque en argent ou en or la valeur des billets qui en sortaient.

« Mai.«, dès qu'on en vit sortir pour deux milliards sept ceni s millions de billets de banque, et qu'il n'y*avait pas en France pour sept cents millions d'espèces, chacun vit bien que le crédit de la Banque était perdu *■ .

« Il y eut un désordre effroyable dans le commerce et surtout à Paris. Les marchands ne voulaient point donner leurs denrées sans argent comptant, et personne n'en avait. On n'avait que du papier qui ne valait plus rien.

« On ôta Law des fniances; il fut encore quelques mois à avoir soin de la compgnie des Indes, puis il se retira en Angleterre et ensuite à Venise, ou il est mort sans biens en 1729, après avoir été lui-même la dupe de ses projets chimériques.

« Ce qui l'avait trompé, c'est qu'il avait lu que le fonds de la compitgnie des Indes des Hollandais, en vaisseaux, en mar-

* Cette raison n'est pas parfaitement fondée. La Banque était perdue, non point parce qu'elle n'avait pas un encaisse égal à la valeur de ses billets, mais parce que la valeur de ses billets était devenue fort supérieure aux besoins de la circulatbn.

chandises, en terres, ne valait pas le quart du prix de toute» les actions des actionnaires; qu'il en était de même dans la Banque d'Amsterdam et dans les compagnies d'Angleterre; mais, quand on sait que les directeurs de ces compagnies, leurs parents et leurs^ amis, qui connaissent les fonds de ces dbmpagsies, ont eux-mêmes en actions presque tout leur bien, et cela durant vingt ou trente ans; quand le dividende de Tintérét de chaque action est toujours plus fort qu'ailleurs et toujours régulièrement^payé, peut-on croire que les profits de ees compagnies ne soient pas fondés sur des fonds proportionnés à ees dividendes,, qui durent depuis vingt ou traite ans?

« Si les directeurs de ces compagnies, qui ^nt instruits de ces fonds,, voyaient que les profits qu'ils produisent vont en diminuant, et qu'ils sont obligés de prendre tous les ans sur le capital pour payer les dividendes, ils vendraient bientôt leurs actions, eux et leurs parents et leurs amis, pour placer ailleurs plus sûrement et plus utilement leur argent. Il est vrai que quelques-uns d'entre e«x vendent quelquefois leurs actions et p3ut-être dans l'opinion que les fonds diminuent; mais les autres directeurs également instruits ne vendent point les leurs, parce qu'ils voient par leurs yeux que, malgré les soupçons et les fausses opinions de ceux qni vendent leurs actions, les fonds de la compagnie sont assez grands et assez réels pour assurer leurs biens, c'est-à-dire leurs actions. »

A propos de la promotion de Tabbé Dubois au cardinalat, l'auteur des Annales examine les causes de l'étonnante et scandaleuse éleva tioii de cet homme, qui était un vivant spécimen des vices de son époque.

« L'^abbé Dubois fut nommé cardinal» Beaucoup de gens furent surpris de la grandeur et de la vitesse de sa fortune, quand ils se souvenaient de sa naissance, de ses défauts et de son peu de probité. Son père était chirurgien d'une petite ville de Limousin, el on le connaissait pour colère, pour médisant, pour calomniateur, pour débauché, pour avare, pur envieux.

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|)Ottr grand fourbe, même au préjudice de ses amis; mais ils ne faisaient pas réflexion qu'il avait beaucoup d'esprit pour connaître le faible des hommes, et beaucoup d*habileté pour les prendre par l«ur faible, c'est-à-dire pour les flatler, pour [es faire craindre, pour les faire espérer, en un mot pour les intéresser.

« Ils ne faisaient pas réflexion qu'il ne dormait presque point, qu'il ne lisait point, qu'il n'aimait ni la table ni In conversation, et par conséquent qu'il avait quatre fois plus de temps que les autres pour penser perpétuellement à augmenter sa fortune, et aux obstacles qu'il avait à vaincre, et aux moyens différents de les surmonter.

« Ils ne faisaient pas r^exion qu'un esprit ardent qui a plus de loisir qu'un autre, qui n'a qu^an but en vue, trouve vingt fois plus d'expédients pour y arriver; ils ne songeaient pas que qui n'a ni amitié, ni gratitude, ni probité, n'est point arrêté dans ses projets là où un homme juste s'arrête lui-même tout oourt. *

«Ils ne faisaient pas réflexion qu'un homme qui, pour sa fortune, n'a qu'un seul homme à gouverner, qu'il entoure et qu'il fait entourer par ses espions, qui ne se rebute jamais de rien, qui souffre tout avec patience, qui veut fortement et avec constance arriver à son but, qui a la commodité de détruire dans l'esprit de son maître ou par des ridicules ou par des calomnies tous ceux qui peuvent l'aborder, devient à peu près le seul qui, par conséquent, peut faire chasser les autres, lorsqu'il menacera de tout quitter.

« Si ceux qui ont été surpris de sa fortune avaient fait ces réflexions, ils auraient vu, au contraire, que, par les lois ordinaires de la Providence, il était impossible qu'avec ces sortes de qualités il ne disposât de toute Tautorité de son maître; il y a même des gens qui croient et avec vraisemblance, que, si son maître l'eût voulu contredire un jour dans le gouvernement, après qu'il eut été déclaré poimier ministre, il ne se fût

bientôt emparé de Tesprit du jeune roi par les craintes frivoles dont il aurait infecté son esprit, et aurait ensuite fait chasser Monsieur le duc d'Orléans lui-même.

(( Le cardinal Alberoni fut son rival en fortune: pareille naissance, pareils talents. Le cardinal Alberoni connut mieux les affaires que les hommes; mais le cardinal Dubois connaissait mieux les hommes que les affaires; aussi Alberoni, faute d'espions suffisants, fut chassé, au lieu que le ciirdinal Dubois s était rendu inchassable pour être devenu nécessaire. Mais, après tout, en était-il plus heureux qu'un autre? Rien moins. C'était un homme agité d'une fièvre continue d'ambition, incapable de goûter les amusements et les plaisirs ordinaires. Il avait un grand crédit; mais en était-il plus estimabie? Non. C'est que, pour être estimable et aimable, il faut être juste et bienfaisant; aussi ces sortes d'ambitieux du commun qui deviennent puissants meurent-ils haïs et fort méprisés. Un pareil ministre était-il désirable? Il n'y a qu'à observer si un homme qui n'est ni juste ni bienfaisant, qui ne songe qu'à lui et qu'à garder longtemps sa piace, est désirable pour gouverner les autres. Il avait beaucoup d'imagination pour trouver divers expédients propres pour arriver à son but peu raisonnable et peu désirable; peu de solidité d'esprit pour choisir un but sage et estimable. Au reste, tels sont d'ordinaire la plupart des ministres des souverains. »

En 1726, la vaccine commence à se propager. L'auteur des Annales en attribue l'origine aux Circassiens.

(( On a depuis quelques années, dit-il, fait en Angleterre l'insertion de la petite vérole. Le docteur Jurin, médecin de la Société royale, a publié le détail des succès de l'insertion faite à Londres durant l'année 1725 à cent quarante-trois personnes, dont il est mort seulement trois. Ce n'est pas la quarantième partie. Au lieu que de ceux qui ont eu la petite vérole sans insertion, il en meurt communément une cinquième partie à Paris. Tous les priuces et toutes les princesses d'An-

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