‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 154 sur 156 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

éclairé que les autres sur ce que son héritage peut lui être plus utile, mis en froment ou en lin, en vigne ou en avoine; mais il est vrai que ces fautes do police ne font qu'un mal passager, et ces sortes de défenses, qui vont à diminuer une liberté utile au public, s'abolissent d'elles-mêmes peu à peu par le nonusage. »

L ouvrage se termine par le parallèle entre Henri IV et Louis XIV dont nous avons fait mention plus haut, et ce parallèle même est couronné par celte maxime fondamentale de la morale religieuse du bon abbé :

PARADIS AUX IMEiNFAISANTs!

Dans sa vieillesse, l'abbé de Saint- Pierre était devenu l'ami, et nous pourrions dire même, en prenant ces mots dans une acception pliilosopliiqiïë, le père spirittiel de madame Dupin de Cheiionceaux, seconde femme du fermier général Dupin. (( C'était, comme le dit assez légèremeiit Rousseau, une des trois ou quatre jolies femmes de Paris dont le vieux abbé de Saint-Pierre avait été l'enfant gâté, et, si elle n'avait pas eu décidément la préférence, elle l'avait partagée au moins avec madame d'Aiguillon *. » Mais madame Dupin de Chenonceaux u'élail pas seulement une des jolies femmes de Paris, c'était encore une personne d'un esprit fort distingué, malgré l'erreur qu'elle avait commise en confiant à Rousseau la tâche d'abrévialeur de l'abbé de Saint-Pierre. George Sand lui consacre un des chapitres généalogiques de ses Mémoires, comme à une alliée de sa famille, et, dans ce chapitre, il y a quelques paragraphes à l'adresse du bon abbé, qui eussent assurément flatté cet excellent homme, si peu accessible qu'il fût à la flatterie.

* Voir la prcliice, p. 4.

« Ce qui donne à madame Dupin, dit George Sand, une physionomie très-particulière et très-originale au milieu dé ces philosophes, c'est qu'elle est plus avancée que la plupart d'entre eux. Elle n'est point Tadepte de Rousseau ; mais il n'a pas, lui, la force et l'élan de son âme. Elle procède d'une autre doctrine plus hardie et plus profonde, plus ancienne dans l'humanité et plus nouvelle en apparence au dix-huitième siècle; elle est l'amie, rélève ou le maître (qui sait?) d'un vieillard réputé extravagant, génie incompris, privé du talent de la forme, et que je crois plus éclairé intérieurement de l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvétius, Diderot et Rousseau lui-même : je parle de l'abhé de Saint- Pierre, qu'on appelait alors dans le monde le fameux abbé de Saint-Pierre, qualification ironique dont on lui fait grâce aujourd'hui qu'il est à peu près inconnu et oublié.

« Il est des génies malheureux auxquels l'expression manque et qui, à moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de pâles éclairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le secret de leur intelligence, Vinconnu de leur méditation, comme disait un membre de cette grande famille de muets ou de bègues illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

« Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus claire et la plus heureuse se trouve départie souvent à des hommes de courtes idées et de sentiments froids. Pour mon compte, je comprends fort bien que madame Dupin eût préféré les utopies de l'abbé de Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand Rousseau n'eut pas autant de courage moral ou de liberté d'esprit que cette femme généreuse. Chargé par elle de résumer le Projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre et la Polysynodie, il le fit avec la clarté et la beauté de sa forme; mais il avoue avoir cru devoir passer les traits les plus hardis de l'auteur, et il renvoie au texte les lecteurs qui auront le courage d'y puiser eux-mêmes.

« J'avoue que je n'aime pas beaucoup le système d'ironie adopté par Jean-Jacques Rousseau à l'égard des utopies de l'abbé

568 L'ABBÉ DE SÂlNT-PIERRE.

de Saint' Pierre, et les ménagements qu'il croit devoir prendre avec les puissances de son temps. La fuite, d'ailleurs, est trop habile ou trop maladroite; ou ce n'est pas de l'ironie assez évidente, et par là elle perd de sa force, ou elle n'est pas assez déguisée, et par là elle perd de sa prudence et de son effet. Il n'y a pas d'unité, il n'y a pas de ûxité dans le jugement de Rousseau sur le philosophe de Ghenonceaux ; selon les époques de sa vie où les dégoûts de la persécution l'abattent plus ou moins lui-même, il le traite de grand homme ou de pauvre homme. En de certains endroits de ses Confessions, on dirait qu'il rougit ie l'avoir admiré.

« Rousseau a tort. Pour manquer de talent, on n'est pas un pauvre Iwmme. Le génie vient du cœur et ne réside pas dans la forme. Et puis, la critique principale qu'il lui adresse avec tous les critiques de son temps, c'est de n'être point un homme pratique et d'avoir cru à la réalisation de ses formes sociales. U me semble pourtant que ce rêveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et qu'il était beaucoup plus près des idées révolutionnaires, constitutionnelles, saint-simonienneset même de celles qu'on appelle aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvétius, etc.

« Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l'abbé de Saint-Pierre, et, dans celte espèce de chaos de sa penséç, on trouve entassées pêle-mêle toutes les idées dont chacune a défrayé depuis la vie entière d'hommes très-forts. Cerlainement Saint-Simon procède de lui; madame Dupin, son élève, et M. Dupin, dans la Critique de V Esprit des Uns, sont ouvertement émancipateurs de la femme. Les divers essais de gouvernement qui se sont produits depuis c^nt ans, les principaux actes (le la diplomatie européenne et les simulacres de conseils princiers qu'on appelle alliances ont emprunté aux théories gouvernementales de Tabbé de Saint-Pierre des semblants (menteurs, il est vrai) de sagesse et de moralité. Quant à la philoso-

phie de la Paix perpétv£lle, elle est dans Tespril des plus nouvelles écoles philosophiques.

« 11 serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver Tabbé de Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses détracteurs mêmes appelaient Yhomme de bien par excellence. N*eûtril conservé que ce titre pour tout bagage dans la postérité, c*est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand écrivain de son temps.

« Madame Dupin de Ghenonceaux aima religieusement cet homme de bien, partagea ses idées, embellit sa vieillesse par des soins touchants et reçut à Ghenonceaux son dernier soupira J'y ai vu, dans la chambre même oii il rendit à Dieu son âme généreuse, un portrait de lui fait peu de temps auparavant. Sa belle figure, à la fois douce et austère, a une certaine ressemblance de type avec celle de François Ârago. Mais l'expression est autre, et déjà, d'ailleurs, les ombres de la mort ont envahi ce grand œil noir creusé par la souffrance, ces joues pâles dévastées par les années '. »

Cette esquisse, tracée en passant, de la physionomie du maître de madame Dupin, — et non à coup sûr de son élève, car le bon abbé faisait déjà des projets longtemps avant que madame Dupin fût au monde, — cette esquisse ne manque pas d'une certaine ressemblance. L'abbé de Saint-Pierre est, en effet, au dixhuitième siècle, une figure originale. Il n'appartient ni à l'école constitutionnelle de Montesquieu ni à l'école révolu tioimaire de Rousseau, et, s*il se rapproche de Voltaire et des encyclopédistes, c'est uniquement par sa haine du Fanatisme et son amour de la Tolérance. Il n est point partisan des États Généraux, dans lesquels il craint de trouver une réunion d'ignorants ou « d'es-

^ J'ai commis ici une petite erreur de fait que mon cousin, M. de

, Villeneuve, héritier de Ghenonceaux et de V Histoire de madame Dupifiy

me signale. L'abbé de Saint-Pierre mourut à Paris, mais bien peu de

temps après avoir fait une maladie grave à Ghenonceaux. [Noie de 1850.]

* Histoire de ma vie, par George Sand, t I, p. 60.

prils du commun, » et auxquels il préfère sou académie politique. Eu même temps, il se montre très- monarchique, et il traite fort mal, par exemple, les républicains d'Angleterre. Mais il n'attache pas, comme les philosophes et les pohtiques de son siècle, une importance fondamentale aux formes de gouvernement. Il ne s'y arrête même point. Il s'occupe, avant tout, de Tadministration, qu'il veut perfectionner, et peut-être montre-t-il une couGance trop grande et trop exclusive dans refficacité de ce mécanisme compliqué et coûteux. 11 se rapproche en cela des socialistes modernes; en revanche, il se rattache aux économistes, dont il est, en quelque sorte, le précurseur, par ses vues utilitaires, par son attention à ramener toutes les questions au critérium de F intérêt général, comme aussi à les étudier en elles-mêmes à Taide de Tobservation et de lexpérience. U n'a pas assez de foi dans la liberté, et il est trop porté à regarder les hommes comme de grands enfants qu'il faut conduire avec des lisières; mais il n'avait pas vu la liberté à Toeuvre, et, s'il eût vécu de nos jours, lui, l'homme de l'observation et de l'expérience, il se fût incUné devant elle. Sans doute, il n'aurait pas renoncé à faire des Projets. Mais, au lieu de confier à l'administration le soin de les réaliser, il se serait adressé de préférence à l'initiative privée. U aurait cherché à perfectionner l'organisation de la société, non plus par l'intervention étroite et capricieuse des gouvernements, mais par le développement régulier et large des institutions que la liberté engendre chaque jour. U aurait formulé force projets d'associations politiques, économiques et financières, sur une échelle grandiose, et, en même temps, ce bienveillant utopiste aurait continué de recommander aux hommes la Bienfaisance et la Tolérance. Ses Projets n'eussent été, selon toute apparence, réalisables qu'au vingtième siècle ; quant à ses recommandations, nous ignorons si elles auraient eu meilleure fortune, quoi qu'il eût l'habitude de les appuyer sur la plus efficace des autorités, sur l'autorité du bon exemple.

En dernière analyse, Tabbé de Saint-Pierre n*est encore, aux yeux de ceux qui ont entendu citer son nom et mentionner ses œuvres, qu'un rêveur bienveillant et sincère ; puissions-nous avoir contribué à lui faire restituer la place qui lui revient dans Topinion d'une postérité trop oublieuse; puissions- nous avoir réussi à lui faire prendre rang, non parmi les grands hommes, — il ne s'en soucierait guère, — mais à côté des hommes utiles, des bienfaiteurs de l'humanité !

Projet d'établissciiient d*iiae république elirétleane par Henri !¥•

Ce projet se trouve exposé avec beaucoup de détail dans les Économies royales de Sully. Pour éviter les longueurs, nous nous bornerons à reproduire rexcellente analyse qu*a donnée M. Henry Whealon dans sa remarquable Histoire des progrès du droit des gens.

« L'abbéde Saint-Pierre, dit M. Henry Wheaton, attribue le Projet de paix perpétuelle à Henri IV et à son ministre Sully, pour le recommander à l'adoption des souverains et des ministres auxquels l'autorité de ces grands noms imposerait plus que les seuls mérites du projet même.

« Pour mieux comprendre jusqu'à quel point Fauteur de ce projet était fondé en s'appuyant sur Tautorité du monarque français et de son ministre, il faut remonter plus haut et

ré{)orter notre altcntiou sur la politiijue de l'Europe avant la guerre de Trente ans, qui fut terminée par la paix de Westphilie. On sait que depuis la réforme de la religion au seizième siècle l'Europe était divisée, parmi ses peuples et ses princes, en deux partis ou systèmes : Tun, représenté par les protestants, progressiste Bt libéral, mais faible par l'isolement et la grande diversité de ses adhérents; l'autre, conservateur et même réactionnaire, mais plus compacte, plus uni, sous l'égide des papes, de l'empereur et de la monarchie espagnole. La collision de ces parfis sur les questions les plus importantes de la société européenne entretenait une fermentation générale des esprits pendant qu'une crise également dangereuse et universelle se préparait du côlé de la politique. L'équilibre européen fut troublé du moment où les vastes possessions de la monarchie espagnole dans les deux mondes et les royaumes héréditaires et électifs de l'Autriche furent réunis à la couronne impériale, dans la même maison, sur la tête de Charles Y. Ce fut la reine d'Angleterre, Elisabeth, qui comprit la première que l'oppression du parti protestant devait troubler l'équilibre européen, en menaçant la liberté reHgieuse et politique de toutes les nations qui, depuis la Réforme, se rangeaient du côlé du protestantisme, soit sous les privilèges d'une monarchie élective, comme la Hongrie et la Bohême, soit par suite d'une confédération républicaine comme les provinces unies des Pays- Bas. Aussi, dans la guerre d'indépendance soutenue par les provinces unies contre Philippe II d'Espagne, s'empressa-telle de secourir cette république naissante, prévoyant que de son maintien devait principalement résulter le triomphe des giands intérêts du protestantisme et de Téquilibre européen. Ce grand héritage de la politique de la république chrétienne (expression alors très-usitée) était dévolu à Henri IV, au moment où il fut appelé, après avoir terminé la guerre civile, à replacer la France au rang qui lui appartenait dans le système de l'Europe. Il cherchait à former une alliance de tous les Etats

dont rindépendance était menacée par l'ambition el i*esprit d'envaliissemeiit de son grand adversaire, la maison de Habsbourg^ dans ses denx branches espagnole et autrichienne. Sully, de concert avec lui, s'occupa beaucoup de cette idée, et prépara les moyens de Texécuter. Leur but était d'attaquer la maison d'Autriche en Allemagne et en Espagne, de lui enlever une grande partie de ses provinces, de faire nn nouveau partage de l'Europe, et d'asseoir sur celte base une paix générale et durable, garantie par la fédération de tous les États européens^.

« La première partie de ce projet reposait sur des bases solides et conformes aux maximes d'une saine pohtique. Henri IV voulait assurer la tranquiUité de la France et de l'Europe en affaiblissant la maison d'Autriche. Les deux branches s'étaient rapprochées et formaient des projets contraires à la liberté po- Utique et religieuse de tous les États. Leurs forces réunies étaient redoutables. Il voulait humilier son ennemi naturel, venger ses anciennes injures, prévenir de nouvelles attaques el donner une garantie solide à la sûreté générale de l'Europe. L'Angleterre, la^ Hollande, les princes protestants de l'Allemagne, et même la république de Venise, lui avaient promis de concourir au rétablissement de l'équihbre européen*.

« Après avoir vaincu la maison d'Autriche, Henri IV voulait reconstruire l'édifice du droit public de l'Europe sur de nouvelles bases, qui devaient garantir l'indépendance de tous ses États. Pour cet effet, il avait déterminé de partager la république chrétienne en quinze dominations ou États, qui fussent le plus qu'il se pourrait d'égale force ou puissance, et dont les Umites fussent si bien spécifiées par le consentement universel de toutes les quinze, qu'aucune ne les pût outre-passer. Ces quinze dominations étaient le pontificat ou papauté, l'empire

* RosivEL, Correspondance de Henri IV avec Maurice le Savant ^ landgrave de Hesse, introd., p. xxi-xxt.

* ANciLLoii, Tablem des révolutions des systèmes politiques de VEu^ rope, t. H, p. 494-497.

d'Allemagne, la France, TKspagne, la Grande-Bretagne, la Hongrie, la Boliéme, la Pologne, le Danemark, la Suède, la Savoie ou royaume de Lombardie, la seigneurie de Venise, la république Italique ou des petits potentats et villes d'Italie, les Belges ou Pays-Bas et les Suisses. De ces États, il y en aurait cinq successifs, France, Espagne, Grande-Bretagne, Suède et Lombardie : six électifs, papauté, empire, Hongrie, Bohême, Pologne et Danemark; quatre républiques, deux desquelles eussent été démocratiques, les Belges et les Suisses, et deux aristocratiques ou seigneuries, celles de Venise et des petits princes ou villes d'Italie. Le pape, outre les teires qu'il posséderait, aurait le royaume de Naples et les hommages tant de la république Italique que de l'île de Sicile. La seigneurie de Venise aurait la Sicile en foi et hommage du saint-siége. La république Italique eût été composée des Etats de Florence. Gênes, Lucques, Mantoue, Parme, Modène, Monaco, et autres petits princes et seigneurs, et eût aussi relevé du saint-siége* Le duc de Savoie, outre les terres qu'il possédait, aurait encore eu le Milanais, le tout érigé en royaume par le pape, sous le titre de royaume de Lombardie, duquel on eût distrait le Grémenais en échange du Montferrat qu on y eût joint. On incorporerait avec la république helvétienne ou des Suisses la Franche-Comté, l'Alsace, le Tyrol, le pays de Trieste et leurs dépendances, et elle eût fait un hommage simple à l'empire d'Allemagne de vingt-cinq en viiigt-cinq ans. On aurait établi toutes les dix-sept provinces des Pays-Bas, tant les catholiques que les protestantes, en une république libre et souveraine, sauf un pareil hommage à Tempire, et on eût grossi celte domination des duchés de Clèves, de Juliers, de Berghes, de la Mark, deBavestein, et autres petites seigneuries voisines On eût joint au royaume de Hongrie les Etats de Transylvanie, de Moldavie et deValachie. L'empereur renoncerait à s^agrandir jamais, lui ni les siens, par aucune confiscation ou réversion de fiefs masculins, mais il eût disposé des fiefs vacants en faveur de per-

sonnes liors de sa parenté, par 1 avis et consentement des électeurs et princes de rempirCi On fût ainsi demeuré d*accord que Tempire, désormais, n'eût pu, pour quelque occasion que ce Ait» être tenu consécutivement par deux princes d*une même maison, de peur qu'il ne s*y perpétuât, comme il faisait depuis longtemps en celle d'Autriche. Les royaumes de Hongrie et de Bohème eussent été pareillement électifs par les voix des sept électeurs : savoir celles des nohies, clergé et villes de ce payslà ; du pape, de Tempereur, du roi de France, du roi d'Espagne, du roi d'Angleterre; des rois de Suède, de Danemark et de Pologne, qui tous (rois n'eussent fait qu'une voix.

« Outre cela, pour i-égler tous les différends qui seraient nés entre les confédérés et les vider sans voie de fait, on eût établi un ordre et forme de procéder par un conseil général composé de soixante personnes, quatre de la part de chaque domination, lequel on aurait placé dans quelque ville au milieu de r Europe, comme Metz, Nancy, Cologne ou autre. On en eût fait trois autres en trois différents endroits, chacun de vingt hommes, lesquels tous trois eussent eu rapport au conseil général. Déplus, par avis du conseil général , qu'on appellerait le sénat de la république chrétienne, on eût établi un ordre et un règlement entre les souverains et les sujets, pour empêcher, d'un côté, l'oppression et la tyrannie des princes, et, de Tautre, les plaintes et les rébellions des sujets.

tt On aurait encore réglé et assuré un fonds d'argent et d'hommes auquel chaque domination eût contribué selon la cotisation faite par le conseil, {lour aider les dominations voisines des infidèles contre leurs attaques, savoir : Hongrie et Pologne contre celle des Turcs, et Suède et Pologne contre les Moscovites et lesTartares. Puis, quand toutes ces quinze dominations eussent été bien établies avec leurs droits, leur gouvernement et leurs limites (ce qu'il espérait pouvoir faire en moins de trois ans), elles eussent ensemble, d'un commun accord, choisi trois capitaines généraux, deux par terre et un par mer.

qui ctisseiit attaqué tous à la fois la maison ottomane; à quoi chacune d'elles eut contribué par certaine quantité d'hommes, de vaisseaux, d'artillerie et d'argent, selon la taxe qui eu était faite. La somme en gros de ce qu'elles devaient fournir montait à deux cent soixante-cinq mille hommes d'infanterie, cinquante mille chevaux, un attirail de deux cent dix-sept pièces de canon, avec les charrois, ofûciers, munitions, provisions, et cent dix-sept grands vaisseaux ou galères, sans compter les vaisseaux de moyeime grandeur, les brûlois et les navires de charge *.

a Tels étaient les principaux traits du plan pour le remaniement de l'Europe que Sully appela souvent le grand projet de Henri lY, mais dont l'origine a été révoquée en doute par quelques historiens. M. de Sismondi remarque « qu'il semble, d'après ce que raconte Sully, que c'était bien plutôt le projet du ministre lui-même. II donne à entendre que son maître était assez ignorant sur la géographie, l'histoire et les constitutions de tous les États de l'Europe. Il se plaisait peut-être à écouter son ministre lorsqu'il exposaitcomment on pourrait partager l'Europe en quinze Étals à peu près égaux : cinq monarchies héréditaires : la France, l'Espagne, la Grande-Bretagne, la Suède et la Lombardie ; six monarchies électives : la papauté, l'empire, la Hongrie, la Bohême, la Pologne et le Danemark; et quaire républiques ; des Belges, des Suisses, de Venise et des petits Étals de l'Italie ; comment enûn on maintiendrait la paix perpétuelle dans la république chrétienne, à l'aide d^un conseil formé des députés de ces quinze Etats. Mais toute cette organisation paraissait bien vague et bien fantastique à un homme aussi positif que Henri IV. Il avait devant lui un but plus rapproché et plus précis, celui d'appeler les petits États à s'enrichir des dépouilles des deux branches de la maison d'Au-

' Collectwtt îjmtaoien, ann. 1605; Gapefigue, Hisioire de laBé/brme, (h la fJgue et du règne de Henri IV, t. VIII, chap. m.

triche qu'il voulait humilier en même temps. Et lorsque Sully ajouta qu'il devait annoncer à l'Europe son désintéressement et ne rien se réserver pour hii-même, il lui répondit : « Eh quoi! voudriez-vous que je dépensasse soixanle millions pour conquêler des terres pour aulrui sans en retenir rien pour moi? ce n est pas là mon intention*. »

« D un autre côté, M. Ancillon, en parlant du plan attribué par Sully à son maître, observe « que, quelque extraordinaire qu'il nous paraisse, ce qu'il a de singulier ne nous donne pas le droit de révoquer en doute son authenticité. Sully, l'ami et et le confident de son maître, qui avait médité ce projet avec lui et qui s'était chargé de le faire adopter par les puissances amies de la France, entre, sur cet objet, dans des détails qui ne nous permettent pas de nier sa réalité.

« Mais, pour avoir été formé sérieusement, ce plan n'en est pas moins chimérique ; pour avoir été ressuscité et rajeuni [)ar plusieurs écrivains politiques, il n'en pèche pas moins par le but et par les moyens d'exécution. Les noms de Henri et de Sully ne sauraient ici nous imposer. Ils sont assez grands pour qu on doive convenir de leurs faiblesses, et celle-ci était la faiblesse d'une belle âme. Rien de plus vague ni de plus arbitraire que cette nouvelle division de l'Europe qu'on voulait substituer à l'ancienne. Le nombre des Etats qu'on laissait subsister, le nombre de ceux qu'on se proposait de créer ou d'agrandir, la nature du gouvernement qu'on leur assignait, tout paraît avoir été fait ot réglé au hasard, sans qu'on puisse soupçonner même les principes qui ont dirigé cet arrangement. Si ces États avaient été à peu près égaux en forces et capables de se contre-balancer dans leur action, la fédération universelle aurait été viable, le repos serait né de l'équilibre, et l'équilibre de l'action réciproque des masses les unes sur les au-

* SisMONor, Histoire des Français, t. XXII, p. 148J 149. Sdlly, Économies royales, t. Vif, p. 298-527; t. Vllf, p. 56-125.

Ires. Si ces États étaient inégaux par leur ^tendue et leurs moyens ; si, par la diiTérence même de leur régime, les uns étaient forts et les autres faibles, il était facile de prévoir que les premiers ne se soumettraient pas aux arrêts du tribunal suprême, et que les seconds seraient victimes d'un despotisme d'un nouveau genre. Or, dans le partage projeté , la plus grande inégalité régnait entre les différentes parties de cet assemblage confus de monarchies et de républiques.

(( Enlever à la maison d'Autriche toutes ses possessions, ne lui laisser que T Espagne et ses colonies, c'était trop raffaiblir et donner aux autres États de justes craintes contre la prépondérance de la France, qui, au nom de la liberté générale, aurait exercé en Europe une véritable dictature. L'idée de former entre la France et 1 Allemagne une seule république de dix-sept provinces des Pays-Bas, et dans le nord de l'Italie une puis- &'ince capable d'en défendre et d'en fermer les passages aux étrangers, était une idée lumineuse et oiïiait le seul moyen de contenir dans de sages limites l'ambition de la maison d'Autriche et de la famille des Bourbons. On doit regretter, pour le bonheur de FEiirope, que cette partie du plan de Henri IV n'ait pas été réalisée.

a Établir une nouvelle balance de forces en |)artageant l'Europe comme on partage un terrain inhabité entre des colons qui y abordent, c'était y naturaliser la guerre pour la faire cesser et entreprendre un ouvrage long et difficile, qui devait rencontrer des résistances invincibles.

« En supposant même que ce partage eût réussi, qu'en futil résulté? Organiser en Europe une grande république de puissances, faire cesser pour les nations l'étal de nature où chacune d'elles est seule juge et seule garante de ses droits, substituer à cette anarchie, où la force seule décide de tout, un ordre légal, c'était tenter l'impossible; il aurait fallu, pour eet effet, rendre tous les gouvernements impossibles ou impuissants ; ou ne pouvait pas espérer l'un, on ne devait pas même

espérer Tau tre. La tranquillité de l'Europe et la sûreté des États ue peut résulter que d'un système de contre -forces, où chaque puissance serait assez forte pour résister à des attaques injustes et où une ne le serait pas assez pour briser facilement la résistance des autres.

« On peut présumer que l'expérience ou de plus mûres réflexions auraient ramené Henri IV a ces principes et qu'il aurait abandonné un projet, plus extraordinaire que grand, qui était en contradiction avec la nature humaine. 11 se serait contenté d*abaisser la maison d^Âutriche sans prétendre Tanéantir ; il aurait enrichi d'autres États de ses dépouilles, et l'Europe n'aurait pas été dans le cas d'échanger un danger pour un autre. » (Ancillon, t, II, p. 500 504.)

Henry Wueaton, Histoire du progrès dti droit des gen& en Europe et en Amérique depuis la paix de Westphalie jusqu'à nos jours, 2* édition, t. i, p. 317-525.

lia lierre Josée pur la Brujére.

Petits hommes hauts de six pieds, tout au plus de sept» qui vous enfermez aux foires comme géants, et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès que vous allez jusques à huit pieds; qui vous donnez sans pudeur de la haulesse et de l'éminence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel, et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et superbes, qui

méprisez toute antre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l*éléphant et la baleine, approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe : « Des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe? » et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles : « L'homme est un animal raisonnable. » Qui vous a passé celte définition? sont -ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes? C'est déjà une chose plaisante, que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur : laissez-les un peu se définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront, et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes ! de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent audessous de la taupe et de la tortue qui vont sagement leur petit train, et qui suivent, sans varier, l'instinct de leur nature; mais écoutez-moi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon qui est fort léger et qui fait une belle descente sur la perdrix : « Voilà un bon oiseau; » et d'un lévrier qui prend un lièvre corps à corps : « C'est un bon lévrier. » Je consens aussi que vous disiez d'un homme qui court le sanglier, qui le met aux abois, qui l'atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme. » Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient, qui s'affrontent, qui se mordent et se déchirent, vous dites : a Voilà de sots animaux, w et vous prenez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur saoul ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble (le la dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix raille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur; ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler. » Et, si les loups en faisaient de même, quels hurlements! quelle boucherie! Et si les uns ou les au-

Ires vous disaient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vons de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce? ou, après lavoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de Tingénuité de ces pauvres bêtes? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles," imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement, car avec vos seules mains que pouviezvous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête? Au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais, comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes qui vous tuent tout d'un cou{>, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine : vous en avez d'autres plus pesants et plus massifs, qui vous coupent en deux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux qui, tombant sur vos toils, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, et fontsauler en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice : et c'est là encore où gît la gloire.

(La Bruyère, Caractères , ch. vu. Des Jugements.)

Projet ém paix perpét^cle par EauMaBwcl Mmmt.

ISTRODOCTIOA.

A la paix éteinelle ! — Cette inscription satirique, gravée par un aubergiste hollandais sur son enseigne, où il avait fait peindre un cimetière, avait-elle pour objet les hommes en général ou particulièrement les souverains, insatiables de guerre, ou bien les philosophes qui se livrent au beau songe d'une paix perpétuelle? Voilà ce que nous ne saurions décider. Quoi qu'il en soit, Fauteur de cet écrit le publie sous une seule condition. La voici :

Le poUtique prati(]ue a coutume de témoiguer au faiseur de théories autant de dédains qu'il a de complaisance pour luimême. A ses yeux, ce dernier n'est qu'un pédant d'école dont les idées creuses ne portent jamais préjudice à l'ËLit, auquel il faut des principes déduits de l'expérience; qu'un joueur insigniiiant à qui il permet de faire de suite tous ses coups, sans avoir besoin de prendre, dans sa sagesse, des mesures contre lui. Voilà l'usage. Que Hiomme d'État daigne donc être conséquent; et si, par hasard, il découvre dans cet écrit des idées opposées aux siennes, qu'il n'imagine pas voir un danger pour rÉtat dans des opinions hasardées à l'aventure et publiées avec franchise. Clause de précaution par laquelle l'auteur prétend expressément se garantir, en bonne et due forme, de toute interprétation maligne.

PREUIERE SECTION,

Qui contient les articles préliminaires d'une paix perpétuelle.

I. — On ne regardera pas comme valide tout traité de paix où Ion se réserverait tacitenient la matière d*une nouvelle guerre.

Un pareil traité ne serait qu une simple trêve, une suspen^ sion et non une cessation entière d'hostilités. Nommer une telle paix perpétuelle, c'est la charger d'une épithète oiseuse, qui la rend même suspecte. Un trailé de paix doit anéantir tous le» sujets de recommencer la guerre présente ou à venir, et même encore inconnus aux parties contractantes, fussent-ils déterrés dans les documents poudreux des archives par la sagacité la plus raffinée. Se réserver tacitement des prétentions sans les déclarer, parce qu'on est trop épui^ pour continuer la guerre; compter sur d'anciennes et d'obscures prétentions, qu'on pourra imaginer dans la suite, avec la mauvaise intention de les faire valoir à la première occasion favorable : une telle restriction mentale peut, tout au plus, convenir à quelque casuisle jésuite; envisagée en elle-même, elle est au-dessous de la dignité des souverains, comme il est au-dessous de la dignité d'un ministre de se prêter à faire des déductions de cette espèce.

Mais si, en conséquence des lumineux principes de la politique, on fait consister la gloire de l'Etat dans un accroissement perpétuel, par des moyens quelconques, — mon raisonnement n'est évidemment qu'une pédanterie scolastique,

II. — Tout Élat, qu'il soit grand ou petit, ne pourra jamais passer au pouvoir d'un autre État, ni par échange, ni à titre d'achat ou de donation.

380 L'ABBÉ DE SAÎNT-PIEBRE.

Un État n'est pas un patrimoine comme le sol où il se trouve. C'est une société d'hommes dont TÉtat seul ose disposer en maître. C'est un tronc qui a ses propres racines. L'incorporer à un au're État comme une simple greffe, c*est le réduire de personne morale qu il était à Télat d'une chose; ce qui contredit l'idée du contrat social sans lequel on ne saurait concevoir de droit sur un peuple ^

Chacun sait à quels dangers l'Europe, seule partie du monde où cet abus ait eu lieu, s'est vue exposée jusqu'à nos jours par une suite du préjugé mercantile que les États peuvent s'épouser les uns les autres; nouveau genre d'industrie par où Ton obtient, au moyen de traités de famille, et sans aucune dépense de forces, ou un excès de puissance, ou un prodigieux accroissement de domaines.

Par une conséquence du même principe, il est interdit à tout État de mettre des troupes à la solde d'un autre État contre un ennemi qui n'est pas commun à tous deux; car c'est employer les sujets comme des choses dont on peut disposer à son gré.

III. — lies troupes réglées {miles perpetuus) doivent être abolies avec le temps.

Car, étant toujours prêtes à agir, elles menacent sans cesse d'autres Étals et les excitent à augmenter à l'infini le nombre des hommes armés. Cette rivalité, source inépuisable de dépenses, qui rendent la paix plus onéreuse qu'une courte guerre, fait même entreprendre quelquefois des hostilités dans la seule vue de se délivrer par là d'une si pénible charge. D'ailleurs, être pris à la solde pour tuer ou pour être tué, c'est servir d'instrument ou de machine dans la main d'autnii. On ne voit pas trop bien comment un tel usage qn*un tiers (l'État) fait des hom-

' Un royaume héréditaire n'est pas un État qui puisse passer à un autre Etat, mais dont le droit administratif peut être hérité par une autre personne physique. L'Etat acquiert alors un chef; mais colui-ci, en tant que chef ou nnitrc d'un autre royaume, n'acquiert pas l'État.

mes est compatible avec les droits que la nature leur donne sur leur propre personne *.

11 en est tout autrement d'exercices militaires, entrepris volontairement, et à des temps réglés, par les citoyens, pour se garantir, eux et leur patrie, des agressions du dehors.

La thésaurisation, moyen de puissance niilitaire plus efBcace peut-être que celui des armées ou des alliances, produirait le même effet que les troupes réglées et exciterait les autres États à la guerre, parce qu'elle les en menace, s'il était moins diflQcile de s'instruire de l'importance du trésor.

IV. — On ne doit point coniracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de l'Etat au dehors.

Les emprunts, faits dans l'intérieur de l'Élat ou dans l'étranger, offriront une ressource nullement suspecte, si on les destine à l'économie du pays, comme seraient la réparation des grandes routes, de nouvelles colonies, l'établissement de magasins pour les années stériles, etc. Mais que penser de ce système de crédit, invention ingénieuse d'une nation commerçante de ce siècle, au moyen duquel les dettes s'accumulent à l'infini, sans qu'on soit embarrassé des remboursements, parce que les créanciers ne les exigent jamais à la fois? Considéré comme ressort politique, c'est un moyen dangereux de puissance pécuniaire, un trésor pour la guerre, supérieur à celui de tous les autres États pris ensemble, et qui ne peut s'épuiser à la longue que par le déchet des taxes (épuisement bien relardé encore pur la réaction favorable du crédit sur le commerce et sur l'industrie). Cette facilité de faire la guerre, jointe au penchant naturel qui semble y porter les hommes dès qu'ils en ont le pouvoir, est un très-grand obstacle à la paix éternelle. Et c^ qui autorise d'ail -

* Voilà le sens de la réponse qu'un prince de Bulgarie fit à un empereur d'Orient qui voulait épargner le sung de ses sujets ; il luî avait proposé de terminer leur dilïérend dans un combat singulier : « Un maréchal à qui il reste des tenailles, lui répliqua-t-il, ira-l-il tirer le feu ardent de la bmise avec ses mains ? »

leurs à eiieiiger Tabolition, comme mi article préliminaire de cette pacification, c'est que, tôt ou tard, il en résulterait une banqueroute nationale, par où plusieurs États, qui en souffriraient innocemment, se trouveraient ouvertement lésés. Ils sont donc pour le moins en droit de se liguer contre un Etat qui se permet de pareilles mesures attentatoires à leur sûreté.

V. — Aucun État ne doit s'ingérer de force dans la coiislitulion ni dans le gouvernement d'un autre État.

Qu'est-ce qui peut l'y autoriser? Peut-être le scandale donné aux sujets de quelque autre souverain? Mais Texemple de Tanarchie peut, au contraire, les instruire du danger qu'on court à s*y exposer. D'ailleurs, le mauvais exemple qu'un être libre donne aux autres n'est qu'un scandale, et nullement une lésion de leurs droits. Il en serait tout autrement d'une révolution qui diviserait un État en deux États différents, dont chacun formerait des prétentions au tout. Comme il n'y a point alors de gouvernement, ce n'est pas s'ingérer de la constitution de cet état anarchique que de prêter du secours à l'un des partis. Mais tant que ces dissensions ne seraient pas parvenues à ce point, des puissances étrangères ne pourraient y prendre part sans léser les droits d'une nation indépendante, réduite à lutter contre des maux intrinsèques; ce serait là un scandale donné qui rendrait incertaine l'autonomie de tous les États.

VI . — On ne doit pas se permettre dans une guerre des hostilités qui seraient de nature à rendre impossible la confiance réciproque quand il sera question de la paix. Tels seraient l'usage qu'on ferait d'assassins ou d'empoisonneurs, la violation d'une capitulation, Pencouragement secret à la rébdlion, etc.

Ce sont là des stratagèmes déshonorants. Il faut qu'il reste même dans la guerre une sorte dé confiance dans les principes de l'ennemi, autrement on ne pourrait jamais conclure de paix, et les hostilités dégénéreraient en une guerre à outrance

{bellum intemecivum), lundis que la guerre n'est au fond que la triste ressource qu'il faut employer dans l'état de nature pour défendre ses droits, la force y tenant lieu de tribunaux juridiques. Aucun des deux partis ne peut être accusé d'injustice, puisqu'il faudrait pour cela une sentence de droit; mais l'issue du combat décide, comme autrefois dans les jugements de Dieu, de quel côté est le bon droit, puisque, entre les Etats, il ne saurait y avoir de guerre de punition, n'y ayant pas entre eux de subordination. — Une guerre à outrance, pouvant entraîner la destruction des deux partis à la fois, avec l'anéantissement de tout droit, ne permettrait la conclusion de la paix éternelle que dans le vaste cimetière de l'espèce humaine. Il faut donc absolument interdire une pareille guerre, aussi bien que les moyens qui y conduisent. Or de ce genre sont certainement les pratiques infernales dont il est fait mention dans cet article. Infâmes par elles-mêmes, quand une fois elles sont usitées, elles ne cessent même pas avec la guerre, comme l'usage des espions, où Ton profite seulement de l'infamie d'autrui (indignité dont l'espèce humaine ne sera jamais totalement purgée); mais les pratiques que je censure resteront en usage même après la paix, qu elles rendront inutile.

(L'auteur fait remarquer ensuite que, parmi ces règles à observer pour amener la paix perpétuelle, les unes sont strictes, les autres moins rigoureuses, parce que leur observation dépend de circonstances locales et accidentelles qui peuvent en retarder l'exécution.)

SEGOJKDE SECTIO.N,

Qui contient les articles définitifs de la paix perpétuelle.

Pour les hommes, l'état de nature n'est pas un état de paix, mais de guerre, sinon ouverte, au moins toujours prête à s'allumer. 11 faut donc que l'étal de paix soit établi; car, pour être

à l'abrf de tout acte d^hostilité, il ne suffit pas qu il ne s'en commette point; H faut qu'en) voisin garantisse à Fautre sa sûreté personnelle; ce qui ne saurait avoir lieu que- dans un état de législation'^ sau» qnoi Ton est en drmt de traiter Tautre en ennemi^ après lui avoir inutilement demandé cette garantie *.

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