‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 16 sur 156 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

saires de la Société européenne, en faisant deux fois l'année la revue des Iroupes de chaque prince, empêcheraient, pour la sûreté de tous les alliés, tout armement nouveau dans Tinteneur de l'Europe sans le consentement de Talliance générale.

« Avantage II. Exemption de la dépense militaire extraordinaire durant la guerre. — La dépense des armées de guerre a doublé et même triplé en cent ans, tant pour la France que pour les autres États; parce que le nombre des troupes et des places a doublé et triplé, et par conséquent les subsides extraordinaires ont doublé et même triplé. El, comme Ton peut du passé conclure pour Tavenir, on peut juger que cette dépense extraordinaire ira toujours en augmentant.

« J'ai ouï feu H. le maréchal de Yauban estimer à soixante millions de livres, à trente-deux livres le marc d'argent, les dépenses annuelles de la dernière guerre, commencée en 1701. De sorte que, si par Texpérience du siècle passé Ton compte que, dans la constitution présente de l'Europe, en cent ans il y en aura environ cinquante en guerre, on peut estimer la dépense extraordinaire militaire à trente millions tous les ans, que l'État paye ou emprunte à intérêt.

« Diminution de trente millions de dépense par an. Second équivalent très -considérable pour les sujets, et par conséquent pour le roi.

« Avantage HI. ¥erte causée au roi et à VÉtat par Vinterruption du commerce étranger durant la guerre, - On a vu, par différents baux des fermes générales du roi, que le prix du bail diminuait beaucoup durant la guerre, à cause de plusieurs grandes diminutions qui arrivaient par l'interruption et la diminution de différents commerces. Cette diminution montait à plus de cinq millions; et, comme ces cinq milHons de droits peuvent être estimés le dixième des profits annuels que les sujets du roi tiraient de la continua-

lion du commerce duraat la paix, on peut conclure cpie celte partie du revenu ou du profit annuel des sujets montait à , cinquante millions de plus durant la paix que durant la guerre.

« Or, en supposant autant d*années de guerre que d*années de paix, c'est une perte annuelle de plus de vingt-cinq millions tant pour les sujets que pour le roi. Troisième équivalent certain, actuel, évident et très-considérable.

« AvAiiTAGE IV. Verte sur la Compagnie des Indes, — Il y a dans la Compagnie des Indes un fonds, en effets ou argent, de plus de quarante millions qui rapporte au roi une somme pour les droits d'entrée, et aux sujets plus de dix millions de profit annuel. Or, si la guerre recommence, cette Compagnie, encore naissante, sera presque ruinée en peu d'années par les forces maritimes supérieures de nos ennemis. .

« Ce quatrième équivalent peut être estimé au moins deux millions par an, tant pour TÉtat que pour le roi.

« Avantage V. Perfectionnement des finances, — J*ai montré, par différents mémoires sur la manière de lever la (aille et divers autres subsides de l'État, que, par un nouveau règlement , les sujets pourraient au moins y gagner cent millions par an, et que le roi pourrait tirer beaucoup plus de ce subside, et faire cependant que les sujets payeraient moins qu'ils ne payent aujourd'hui. Mais ces divers arrangements ne sauraient ni se résoudre ni s'exécuter que dans le calme et dans l'abondance d'une paix longue et parfaitement solide. Hais, comme l'on peut, même dans )e système de la non- signature, en faire une partie, on peut n'estimer ce cinquième équivalent qu'à vingt millions par an.

(( Avantage VI. Perfectionnement des arts; réparation des chemins y etc., etc. — J'ai montré que la dépense que Ton ferait pour paver les chemins apporterait au royaume plus de cinq cents pour cent par la grande augmentation du commerce intérieur du royaume. Il en serait de même de la

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formation de plusieurs canaux, de la suppression et du dédommagement des péages et des droits, qui mettent de gi*ands obstacles au commerce ou qui diminuent beaucoup la félicité et la liberté.

(( La plupart des arts importants de TÉtat seraient portés à une bien plus grande perfection en beaucoup moins de temps si, par des récompenses, on excitait ceux qui peuvent y travailler. Mais tout cela ne se peut faire que dans le calme et dans l'abondance d'une paix profonde qui donne à TÉtat le moyen de faire certaines dépenses. Cependant c'est une perte de plus de soixante millions de revenu d'augmentation pour les sujets du roi, et par conséquent de plus de six millions pour les subsides de l'État, qui augmentent au moins de la dixième partie dont les reveims des sujets sont augmentés. Sixième équivalent.

€ AvAKTAGE VIL Perfectionnement des collèges^ des hopitatuc, des manufactures. — Personne n'ignore de quelle utilité est à l'homme, et par conséquent à l'État, l'éducation des enfants. Comme tant vaut Vhomme, tant vaut sa ten^e, on peut dire que le royaume vaudra plus à proportion que vaudront les habitants, et les habitants valent à proportion de la bonté de leur éducation, c'est-à-dire à proportion des habitudes à la vertu et des dispositions aux talents qu'ils acquièrent dans leur jeunesse. Or il est inconcevable combien ce côté-là de notre police a été négligé par ceux qui ont gouverné l'État, en laissant appliquer les enfants, durant leur jeunesse, à des choses peu utiles en comparaison des choses phis utiles à l'augmentation du bonheur de la nation. Mais quel moyen de songer à cette partie de gouvernement si ce n'est dans le calme et dans l'abondance d'une profonde paix?

« Il y a encore plusieurs semblables perfectionnements de rintérieur de l'État, comme les hôpitaux et les manufactures, qui pourraient beaucoup produire d'utilité à l'État. Mab les soins de la guerre, les négociations particulières et

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passagères avec les souverains voisins , tout cela emporte le loisir de ceux qui gouvernent et consomment les deniei*s des subsides de FÉtat. Je ne crains point de mettre cette perte à plus de cinquante millions de revenu.

« Avantage VIH. Perfectionnement du droit français. — Le royaume de France, comme tous les grands royaumes, a été composé de pièces et de morceaux. Or j*ai montré, dans un mémoire particulier, le moyen de faire un établissement pour perfectionner le droit français, et j'ai prouvé qu'en moins de vingt ans cet établissement épargnerait aux sujets du roi au moins soixante-douze millions par an par la grande diminution des sources des procès. Mais, pour songer efficacement à un pareil établissement et pour lui faire faire en peu d'années un grand progrès, il faut le loisir et Taboudance d'une parfaite paix. Huitième équivalent.

(( Avantage IX. Comparaison du revenu de la signature avec le revenu de la non-signature. — Les prétentions que le roi peut avoir pour augmenter son territoire par des conquêtes aux dépens de ses voisins sont ou fort grandes, telles que peut être la monarcfiie de l'Europe; ou médiocres, comme la valeur de deux provinces, telle que la Normandie, qui ferait la cinquième ou la sixième partie du royaume.

« Au premier cas, c'est une prétention chimérique, à cause des obstacles insurmontables qu'y apporteraient les alliances des souverains puissants et moins puissants : T* il hasarde tout ce qu'il possède, qui est beaucoup pour obtenir ce qu'il ne possède pas, qui est peu; 2" quand l'événement serait possible, en ruinant les maisons souveraines voisines, il ruine autant de maisons qui auraient pu protéger la sienne dans les temps d'affaiblissement; 3" comme ces temps sont inséparables de l'humanité, et que les conspirations et les révoltes sont aussi des maladies ordinaires et inévitables dans la politique, surtout pour la monarchie européenne, plus cette maison s'élèverait au-dessus des autres, plus elle aurait à craindre d'ennemis au

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dedans, et moins elle durerait. Tout cela est démontré dans les preuves de la proposition précédente.

« Dans le second cas des prétentions médiocres : 1" il faut encore en rabattre les difficultés et les obstacles insurmontables que le conquérant trouvera dans les ligues que les alliés feront pour leur propre conservation; ces ligues rendront toujours ces conquêtes fort incerlaiiies et presque impossibles; 2* il faut en rabattre ce qu'elles coûteront à la France. Or, tout cela rabattu, quel profit, quel revenu en reviendrait-il au roi et à rÉtat. En supposant les succès favorables, mais en déduisant les dépenses, il n'en reviendrait pas un million de revenu à l'État. Or, en bonne foi, qu'est-ce qu'un million de revenu qui reviendrait par la non-signature, même en supposant les succès favorables, en comparaison de plus de cent millions par an, ou de profit que ferait l'État, ou de perte annuelle que lui épargnerait la signature?

« Il y a encore une considération importante à faire, c'est que les bornes du royaume de France sont marquées avec tous ses voisins, tant par leur possession ancienne que par les traités anciens et nouveaux. Or, sans être fou, injuste, insensé et méchant, peut-on songer à usurper le bien des autres contre toute justice et contre toute équité?

({ Avantage X. Comparaison de la gloire du conquérant avec la gloire du pacificateur. — Il y a une sorte de gloire à vaincre et à dépouiller son ennemi dans une cause juste, en se faisant par la supériorité de ses forces justice à soi-même. Les petits esprits, qui ne pensent pas plus haut que le vulgaire, peuvent s'enivrer de cette espèce de distinction que donne la supériorité de force; mais, au fond, ces conquêtes sont peu dignes de louanges, en comparaison des bienfaits immenses qu'un prince peut procurer à ses peuples, et même aux autres peuples voisins^ en rendant la paix solide et en faisant que l'observation de l'équité soit perpétuelle et universelle.

« Il n'y a personne qui ne sente que le titre de pacificateur

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de l'Europe est infininient plus glorieux que le titre de conquérant de deux ou trois provinces, et même Tun est souvent odieux et en exécration pour un grand nombre de familles, au lieu que l'autre est toujours agréable à tout le monde et attire les bénédictions de tous les peuples et de tous les gens de bien.

(( Un prince qui devient supérieur en force et en puissance à son ennemi ne mérite aucune louange; mais, s'il le surpasse de beaucoup en justice et en bienfaisance à l'égard de ses sujets et de ses voisins, il mérite de grandes louanges. A-t-on jamais dit qu'un homme fût estimable à proportion de ses gnmdes richesses et de sa puissance? Mais tout le monde convient qu'il ne mérite notre estime qu'à proportion du bon usage qu'il fait de son grand génie, de son autorité, de ses grands revenus et de toutes ses autres sortes de puissances pour dinûnuer le malheur et pour augmenter le bonheur des autres.

8 Avantage XI. Grande augmentation de sûreté pmir la durée de la maison royale. — Une maison royale, dans la constitution présente de l'Europe, a des ennemis à craindre au dehors et au dedans; elle a, le long des siècles, à craindre les minorités, les caducités, les imbécillités, les folies des princes. Ce sont des maladies et des affaiblissements qui excitent et qui encouragent ces deux sortes d'ennemis; les forts deviennent faibles, les faibles deviennent forts, les membres des maisons se divisent.

« Or. par la signature, la maison royale n'aura plus à craindre d'être renversée par les ennemis du dehors ni par les ennemis du dedans. Cette grande augmentation de sûreté de la conservation de la maison royale sur le trône est donc pour elle un équivalent d'un prix inestimable, et plus grand lui seul que tous les autres équivalents ensemble.

« Avantage Xll. Avantages futurs ^ éloignés j inestimables. — On peut bien estimer plusieurs avantages que la signature produira à la France durant les premiers vingt ans, mais on ne saurait imaginer ceux qu'elle produira dans le cours des siè-

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