‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 19 sur 156 · CHAPITRE II. iOi · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. iOi

nom, mais une société réelle, qui a sa religion, ses mœurs, ses coutumes et même ses lois, dont aucun des peuples qui la composent ne peut s'écarter sans causer aussitôt des troubles.

« A voir, d'un autre côté, les dissentions perpétuelles, les brigandages, les usurpations, les révoltes, les guerres, les meurtres qui désolent journellement ce respectable séjour des sages, ce brillant asile des sciences et des arts; à considérer nos beaux discours et nos procédés horribles, tant d'humanité dans les maximes et de cruauté dans les actions, une religion si douce et une si sanguinaire intolérance, une politique si sage dans les livres et si dure dans la pratique, des chefs si bienfaisants et des peuples si misérables, des gouvernements si modérés et des guerres si cruelles, on sait à peine comment concilier ces étranges contrariétés, et cette fraternité prétendue des peuples de l'Europe ne semble être qu'un nom de dérision pour exprimer avec ironie leur mutuelle animosité.

« Mais d'oii provient cet état d'anarchie de la république européenne? Il provient de ce que, le droit public de l'Europe n'étant point établi ou autorisé de concert, n'ayant aucuns principes généraux, et variant incessamment selon les temps et les lieux, il est plein de règles contradictoires qui ne se peuvent concilier que par le droit du plus fort; de sorte que, la raison, sans guide assuré, se pliant toujours vers l'intérêt personnel dans les choses douteuses, la guerre serait encort^ inévitable quand même chacun voudrait être juste. »

« Cet état de choses déplorable peut-il se modifier par la seule force des choses, sans le secours de l'art? Non.

« Le système de l'Europe a précisément le degré de solidité qui peut le maintenir dans une agitation perpétuelle sans le renverser tout à fait; et, si nos maux ne peuvent augmenter, ils peuvent encore moins finir, parce que toute grande révolution est désormais impossible. »

Ceci était écrit trente années à peine avant la Révolution française. On voit que Rousseau était mauvais prophète. Il se

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montre plus maladroit encore, s* il est possible, dans une prédiction relative à TAngleterre, qui se trouve rattachée au même morceau, sous forme de note :

d II est par exemple très-aisé de prévoir, dit-il, que dans vingt ans d*ici TAngleterre, avec toute sa gloire, sera ruinée, et, de plus, aura perdu le reste de sa liberté. Tout le monde assure que Fagriculture fleurit dans cette île, et moi je parie quelle y dépérit; Londres s'agrandit tous les jours; donc le royaume se dépeuple. Les Anglais veulent être conquérants ; donc ils ne tarderont pas à être esclaves. »

11 n'est guère possible d'entasser plus d'absurdités en moins de mots. Ces non-sens, tout bouffis d'emphase, n'appartiennent pas à Tabbé de ^int-Pierre; ils sont du cru de Rousseau, et, pour nous servir d*une expression famihère au bon abbé, ils mettent fort bas la valeur intrinsèque de ses idées politiques et économiques.

Rousseau entre ensuite dans les détails du système développé par l'abbé de Saint-Pierre pour assurer la paix perpétuelle; mais cette analyse ne présente rien de saillant. La conclusion seule, qui oppose d'une manière nette et saisissante les maux de l'état anarchique de l'Europe aux avantages du système de l'Alliance, mérite d'être citée :

« Nous venons de ♦voir que les prétendus inconvénients de l'état de confédération bien pesés se réduisent à rien. Nous demandons maintenant si quelqu'un dans le monde en oserait dire autant de ceux qui résultent de la manière actuelle de vider les différends entre prince et prince par le droit du plus fort, c'est-à-dire l'état d'impolice et de guerre, qu'pngendre nécessairement l'indépendance absolue et mutuelle de tous les souverains dans la société imparfaite qui règne entre eux dans TEurope. Pour qu'on soit mieux en état de peser les inconvénients, j'en vais résumer en peu de mots le sommaire, que je laisse examiner au lecteur.

(( I. Nul droit assuré que celui du plus fort.

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