‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 21 sur 156 · CHAPITRE II. i · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. i

toute manière, et qu'il n'y a nulle comparaison à faire, même pour eux, entre les inconvénients elles avantages; en troisième lieu, qu'il est raisonnable de supposer que leur volonté s'accorde avec leur intérêt; enfin, que cet établissement, une fois formé sur le plaii proposé, serait solide et durable, et remplirait parfaitement son objet. Sans doute, ce nest pas à dire que les souverains adopteront ce projet (qui peut répondre de la raison d'autrui?) mais seulement qu'ils l'adopteraient s'ils consultaient leurs vrais intérêts : car on doit bien remarquer que nous n'avons point supposé des hommes tels qu'ils devraient être, bons, généreux, désintéressés et aimant le bien public par humanité; mais tels qu'ils sont, injustes, avides et préférant leur intérêt à tout. La seule chose qu'on leur suppose, c'est assez de raison pour voir ce qui leur est utile, et assez de courage pour faire leur propre bonheur. Si, malgré tout cela, ce projet demeure sans exécution, ce n'est donc pas qu'il soit chimérique; c'est que les hommes sont insensés, et que c'est une sorte de folie d'être sage au milieu des fous. >'

Tel est le résumé que Rousseau a donné du projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre *.

Ce projet, auquel le bon abbé attachait un si grand prix, car il voyait dans sa réalisation la fin des maux effroyables de la guerre, ne paraît pas avoir été pris bien au sérieux par ses contemporains, ou du moins ils ne l'accueillirent qu'avec une sympathie un peu moqueuse. C'est le rêve d'im homme de bien, dit l'abbé Dubois, et Voltaire ne le traite pas mieux. Parlant de l'art militaire dans son petit poëme de la Tactique, il dit par exemple :

... Je vous l'avoûrai, je formais des souhaits Pour que ce beau métier ne s'exerçât jamais, Et qu'enfin l'équité fît régner sur la terre L'impraticable paix de l'ubbé de Saint-Pierre.

* Ce résumé est daté de Montmorency, le 5 décembre 1*760,

Dans une note du même poëme, il repousse d*une manière plus nette et plus péremptoire encore l'idée de rétablissement d'une paix perpétuelle. Il croit qu'on aurait moins de peine à établir une langue universelle ou bien encore à empêcher les loups de manger les moutons.

(( L'idée d'une paix perpétuelle entre tous les hommes est plus chimérique sans doute que le projet d'une langue universelle, n est trop vrai que la guerre est un fléau contradictoire avec la nature humaine et avec presque toutes les rehgions, et cependant un fléau aussi ancien que cette nature humaine et antérieur à toute religion. Il est aussi difficile d'empêcher les hommes de se faire la guerre que d'empêcher les loups de manger des moutons. 9

En s'exprimant ainsi, Voltaire se rendait l'écho de l'opinion générale de son temps. Cependant la propagande de Tabbé de Saint-Pierre, en faveur de la cause de la paix, ne demeura pas stérile. On en retrouve la trace chez un grand nombre d'écrivains du dix-huitième siècle, et particulièrement dans lécole de Rousseau. M. Necker, par exemple, consacre Tavant-dernier chapitre de son célèbre ouvrage sur « l'administration des finances de la France » à des réflexions sur la guerre qui semblent inspirées par la lecture du Projet depaix perpétuelle : c'est ainsi que M. Necker fait le compte et la comparaison des bénéfices qu'une nation peut retirer d'une guerre, en la supposant heureuse, et de ceux qu'elle eût pu retirer du capital qu'elle y a consacré en l'employant à développer et à féconder les difierentes branches de la production ; et que, après avoir présenté le détail de ce compte, il fait cette réflexion judicieuse :

« Que Ton compare maintenant, avec de semblables résultats, le bénéfice qu'une guerre heureuse (et elles ne le sont pas toutes) peut procurer à un royaume parvenu au degré de prospérité où est aujourd'hui la France; et cette comparaison, (fu'on la fasse, non d'une manière vague, mais avec le secours

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