‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 22 sur 156 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

de la réflexion et de la science, et Ton verra le plus souvent qu'on a semé dix grains pour en recueillir un.

(( Sans doute, avec tant de moyens de puis>ance, on peut, avec vraisemblance, espérer d'humilier ses rivaux et d étendre sa domination ; mais disposer de ses forces pour le bonheur de ses sujets, se faire respecter sans tous les secours et les dangers d'une politique toujours agissante, c'est là véritablement répondre à la grandeur de sa situation ; c'est en connaître à la fois l'ascendant et l'usage ; c'est imiter ces fleuves bienfaisants dont on ne pourrait arrêter le mouvement rapide, mais qui, dans leur cours majestueux, encouragent la navigation, facilitent le commerce, et fertilisent les campagnes sans ravage et sans destruction.

« Ce n'est pas la guerre, mais une administration sage et tranquille, qui peut procurer à la France tout ce qui lui manque encore. »

M. Necker met ensuite dans la bouche d'un ministre « honnête homme » un discours dans lequel il esquisse un tableau de toutes les calamités qui servent de cortège à la guerre, et de l'insignifiance de ses résultats, comparés à ceux d'un régime de paix et de bonne administration.

« Vous jouissez, dit-il, d'immenses revenus (c'est au roi de France qu'il s'adresse], et leur sage distribution peut vous mettre en état d'entretenir constamment des flottes et des armées capables d'imposer aux nations envieuses de votre puissance; la guerre, où Ton vous excite, vous coûtera peut-être huit à neuf cents millions; et, lors même que la victoire suivrait partout vos armes, vous dévouerez à la mort ou à des souffrances cruelles un si grand nombre de vos sujets, que, si quelqu'un, lisant dans l'avenir, vous en présentait la liste en cet instant, vous en reculeriez d'horreur. Ce n'est pas tout encore : vos peuples, qui respirent à peine, vous allez les accabler de nouveaux impôts; vous allez ralentir l'action du commerce et des manufactures, ces précieuses sources du travail et de la for-

tune, et, pour vous procurer des soldats et des matelots, on enlèvera du milieu des campagnes les hommes attachés à la terre et à la culture, et Ton privera peut-être cent mille fnmilles des mains qui les nourrissent. Cependant, couronné du plus grand succès, à la suile de tant de maux, après tant de malheurs, qu'obtiendrez- vous peut-être? un allié passiager, une reconnaissîuicc incertaine, une île de plus, à deux mille lieues de votre empire, ou quel([iics nouveaux sujets dans un autre hémisphère. Ah! de plus belles conquêtes vous appellent : tournez vos regards vers rinlérieup de votre royaume; voyez ces routes et ces canaux qui lui manquent encore ; voyez ces marais infects qu'il faudrait détruire, et ces landes abandonnées dont un premier secours déterminerait le défrichement; voyez celte portion de vos peuples qu'une diminution d'impôt exciterait à de nouvelles entreprises; voyez surtout celte autre classe, véritablement malheureuse, et qui a besoin d'un soulagement pour résister à la détresse de sa situation. Cependant, pour effectuer tant de biens, il ne faudrait peut-être qu une faible portion des cipilaux que vous allez consumer dans la guerre qu'on vous conseille. Les nombreux habitants de vos vastes royaumes ne suffisent-ils pas à votre amour, et, s'il est permis de le dire, à l'étendue du bien qu'un seul homme est capable défaire? Mais, si vous désirez acquérir de nouveaux sujets, vous les aurez sans effusion de sang et sons livrer des batailles; car ils naîtront de toutes parts, au sein de votre empire, par les moyens bienfaisants qui sont entre vos mains : un bon gouvernement multiplie les hommes comme la rosée du matin développe au printemps le germe des plantes ; ainsi donc, avant de les chercher au delà des mers, ces nouveaux sujets qui vous sont encore inconnus, songez que, pour les obtenir, vous allez peutêtre en sacrifier un plus grand nombre, et de ceux qui vous aiment et que vous aimez, de ceux dont vous avez éprouvé la fidélité, de ceux dont le bonheur est remisa votre tutelle. Quel motif personnel peut donc vous déterminer à la guerre? Kst-ce

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