CHAPITRE II. m
Telles sont les règles de conduite qui doivent être préalablement adoptées par les dilTérentes nations civilisées pour rendre possible la paix pei'pétuelle. Cependant ces règles, qui ont un caractère purement négatif, en ce sens qu'elles déterminent seulement les pratiques dont il faut s'abstenir, ces règles ne suffisent p^s. Il faut y joindre des règles positives, ayant pour objet de garantir la paix. Celles-ci sont exposées dans la seconde partie, contenant « les articles définitifs de la paix perpétuelle. » Le premier de ces articles porte que la constitution de chaque Etat doit être républicaine, ou, pour mieux traduire la pensée de Kant, représentative. La raison qu'il en donne, c'est que, dans un État représentatif, les citoyens sont appelés à prononcer eux-mêmes sur la question de la paix ou de la guerre. Or, comme ils sont obligés de contribuer à la guerre, de leur sang et de leur argent, comme ils sont exposés à tous les maux qu'elle traîne à sa suite, on n'a pas à craindre qu'ils se décident légèrement à la faire, tandis que, dans un Etat despotique, a une déclaration de guerre est la chose du monde la plus aisée à décider, puisqu'elle ne coûte pas au chef, propriétaire et non pas membre de l'Ëlat, le moindre sacrifice de ses plaisirs de la table, de la chasse, de la campagne, de la cour, » etc. Le second article porte que a le droit public doit être fondé sur une fédération d'États libres, % c'est-à-dire que les peuples, au lieu de rester les uns vis-à vis des autres dans l'état de nature, doivent se confédérer et former un « Étut de nations » qui garantisse la liberté de chacun des membres de l'association contre les agressions des autres membres ou contre celles des États non confédérés. Enfin, un troisième article stipule que les nations civilisées, au lien de méconnaître, d'une manière systématique, les droits des nations barbares et d'entreprendre de les asservir, se contenteront de réclamer d'elles l'observation des lois générales de l'ho^italité, c^est-à-dire le libre accès du pays, ainsi que le respect de la vie et de la propriété de leurs nationaux.
L'établissement du régime représentatif et d'une fédération internationale, avec ]a promulgation d'une espèce de code hospitalier, telles sont donc, aux yeux de Kant, les conditions positives qui peuvent assurer la paix perpétuelle.
Viennent ensuite denx suppléments et un appendice. Dans le premier supplément , l'auteur démontre que la nature ellemême travaille à l'établissement de la paix, au moyeu du commerce, « qui est incompatible avec la guene, » et il émet, à cet égard, quelques considérations qui feraient honneur à un économiste. Dans le second supplément, il engage les gouvernements à consulter les philosophes aussi bien que les jurisconsultes sur les questions de paix et de guerre, parce que les philosophes se préoccupent de la justice beaucoup phis que les légistes n'ont l'habitude de le faire. Ënfîn, il examine si la morale s'accorde avec la politique, et il arrive à cette belle conclusion que le règne du droit peut seul amener celui delà paix, et que, s'il est difficile de faire régner la justice entre les nations, cela n'est cependant pas impossible , grâce surtout au concours des intérêts que crée le commeice, en sorte que la paix pei'pétuelle ne saurait être considérée comme une chimère.
On trouvera dans V Appendice des extraits étendus de ce projet remarquable, qui laisse à désirer sans doute dans quelques-unes de ses parties, mais qui pose, avec une rare élévation de bon sens, le problème à résoudre, en faisant découler sa solution de la garantie du droit de tons, de Tobservation de la justice dans les relations internationales.
Par une coïncidence singulière, la question dé la paix per- |>éluelle préoccupait, vers la même époque, Pi I lustre jurisconsulte anglais, Jérémie Bentham. Les fragments de son Essai sur le droit international, qui ont été publiés par ses exécuteurs testamentaires, d'après des manuscrits datés de 1786 à 1789, contiennent un projet de paix perpétuelle, qui s'appuie principalement, comme on devait s'y attendre, sur des considéralions tirées de l'utilité générale. Ce prqjet offre, au surplus,