‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 26 sur 156 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mais, pendant que le philosophe de la raison pure en Allemagne et le père de l'école utilitaire en Angleterre cherchaient les moyens d'établir la paix perpétuelle, la guerre trouvait, à son tour, un brillant apologiste dans le comte Joseph de Maistre. L'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg regarde la guerre comme un fait divin, et il se sert d'un rapprochement fort original entre le soldat et le bourreau pour prouver qu'on ne saurait l'expliquer humainement :

« J'imagine, dit-il, qu'une intelligence étrangère à notre globe y vînt pour quelque raison suffisante et s'entretînt avec quelqu^'un de nous sur l'ordre qui règne dans le monde. Parmi les choses curieuses qu'on lui raconte, on lui dit que la corniption et les vices dont on l'a parfaitement instruite exigent que rhomrtae, dans de certaines circonstances, meure par la main de l'homme ; que ce droit de tuer sans crime n'est confié, parmi nous, qu'au bourreau et au soldat. L'un, ajouterat-on, donne la rport aux coupables convaincus et condamnés, et ces exécutions sont henreusement si rares, qu'un de ces ministres de mort suffit dans une province. Quant aux soldats, il n'y en a jamais assez, car ils doivent tuer sans mesure et toujours d'honnêtes gens. De ces deux tueurs de profession, le soldat et l'exécuteur, l'un est fort honoré, et Ta toujours été parmi toutes les nations qui ont. habité jusqu'à présent ce globe où vous êtes arrivé; l'autre, au contraire, est tout aussi généralement déclaré infâme; devinez, je vous prie, sur qui tombe Tanalhème?

d'une ligue générale des États européens, sans indiquer aucun moyen d'empêcher cette ligue de tomber sous l'influence exclusive des plus puissants de ses membres. L'expérience a suilfisammont <lémontré la ditliculté de concilier de pareilles alliances avec les droits et l'indépendance de chaque nation, et surtout des États de second ordre. Le droit de surveillance et d'intervention perpétuelle que ces alliances entraînent est trop susceptible d'abus pour être incoi'poré sans danger dans le code international. » — Henry Wheaton. Histoire des progrès du droit des gens, t. I", p. 405,

« Cerlainemeiit le génie voyageur ne balancerait pas un instant ; il ferait du bourreau tous les éloges que vous n'avez pu lui refuser Tautre jour, monsieur le comte, lorsque vous nous parliez de cegentilhommey comme disait Voltaire : — C'est un être sublime, nous dirait-il ; c'est la pierre angulaire de la société : puisque le crime est venu habiter votre terre, et qu'il ne peut être arrêté que par le châtiment, ôtez du monde lexécuteur, et tout ordre disparaît avec lui. Quelle grandeur d'âme, d'ailleurs, quel noble désintéressement ne doit-on pas nécessairement supposer dans l'homme qui se dévoue à des fonctions si respectables sans doute, mais si pénibles et si contraires à votre nature ! car je m'aperçois, depuis que je suis parmi vous, que, lorsque vous êtes de sang-froid, il vous en coûte pour tuer une poule. Je suis donc persuadé que l'opinion l'environne de tout l'honneur dont il a besoin, et qui lui est dû à si juste titre. Quant au soldat, c'est, à tout prendre, un ministre de cruautés et d'injustices. Combien y a-t-il de guerres évidemment justes? Combien n'y en a-t-il pas d'évidemment injustes? Combien d'injustices particuUères, d'horreurs et d'atrocités inutiles? J'imagine donc que l'opinion a très-justement versé parmi vous autant de honte sur la tête du soldat qu'elle a jeté de gloire sur celle de l'exécuteur impassible des arrêts de la justice souveraine.

« Vous savez c3 qui en est, messieurs, et combien le génie se serait trompé ! Le militaire et le bourreau occupent, en eflet, les deux extrémités de l'échelle sociale; mais c'est dans le sens inverse de cette belle théorie. Il n'y a rien de si noble que lo premier, rien de si abject que le second *. »

M. de Maistre entreprend ensuite de justifier cette anomalie en montrant que la guerre a un caractère divin en ce qu'elle accomplit une loi générale qui pèse sur l'univers : la loi de la destruction violente des êtres les uns par les autres. Mais cette

* les Sairéa de Saint-Péfersboitrg. Septième entretien.

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