‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 29 sur 156 · CHAPITRE II. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. m

ment aux violateurs du droit d'autrui on les laisse Aiire, en s'efiforçant seulement de leur démontrer qu'ils font un mauvais calcul, qu'ils se ^uisent à eux-mêmes en nuisant aux autres ; supposons qu'on remplace les juges et les gendarmes par des prédicateurs, croit-on que la sécurité intérieure des nations s'en trouvera accrue? Ne sera-ce pas, au contraire, livrer la société à la domination d'une classe qui n'écoute que ses mauvais instincts, et sur laquelle les notions épurées de la morale ou même les calculs de l'intérêt bien entendu n ont qu'une bien faible prise? Ne sera-ce pas, pour tout dire, mettre indéfiniment les bons à la merci des méchants? Or, si la saine raison démontre qu'il convient de proléger les individus contre la violation des lois de la justice, n'est-il pas rationnel d'en user de même à l'égard de ces collections d'individus que l'on nomme des nations, et d'opposer un frein au brigandage des conquérants aussi bien qu'à celui des malfaiteurs vulgaires?

Ajoutons quelques mots encore pour compléter ce que nous avons dit, dans notre Introduction , du jugement qu'il faut porter sur les Plans destinés à assurer la paix perpétuelle. Peut-on les qualifier de pures utopies? Oui, si l'on s'arrête à la possibilité ou même à l'opportunité de leur réalisation à l'époque où ils ont été formulés. 11 est bien évident, en effet, qu'an dix-septième et au dix-buitième siècle il n'était pas possible d'établir une confédération d'États, en vue d'universaliser et de perpétuer la paix; car, d'une part, la classe la plus influente devait à la guerre sa prédominance, et les classes inférieures la considéraient comme une nécessité, sinon même comme un bienfait; d'une autre part, les intérêts internationaux n'étaient ni assez nombreux ni assez influents pour balancer l'influence des inlércls et des préjugés qui poussaient à la guerre. L'établis.sement d'une républiqxie chrétienne ou d'une cité des nations, destinée à préserver les peuples des maux de la guerre, n'était donc pas possible. Peut-être même eût-elle été, à certains égards, plus nuisible qu'utile; car, tout en demeurant

uiedGcace pour maintenir la paix, elle serait deirentie, selon toute^ apparence, comme Ta été plus tard la Sainte-Alliance, une coalition des souverains contre les peuples.

Mais, si l'établissement de cet appareil préservatif de la guerre n'eût été alors ni possible ni opportun, il n'en est plus de même aujourd'hui. En effet, Tinfiluence des classes militaires commence partout à s'affaiblir, les préjugés en faveur de la guerre s'effacent, et les intérêts dçs nations, en s'entre-croisant chaque jour davantage , apportent à la cause de la paix des auxiliaires avec lesquels il faut compter de plus en plus. D'un autre côté, la multiplication des voies de communication et des moyens de publicité rend chaque jour les coalitions des souverains plus faciles à déjou?r. L'établissement d'une Diète européenne destinée à faire prévaloir les intérêts pacifiques sur les intérêts et les piéjugés qui poussent à la guerre devient donc de plus en plus possible et opportune. Déjà, au surplus, cette dièle existe à Télat de germe ou d'embryon dans le « Concert européen », et, malgré ses imperfections, cette institution, qui a été un produit naturel des besoins du temps, a déjà rendu des services signalés à la paix du monde, en limitîmt d'autorité le droit de guerre des États secondaires. Pour faire prévaloir un droit d'intervention basé sur l'intérêt général de la civilisation, il suffira que le Concert européen s'élargisse, que toutes les nations s'y fassent représenter, comme c'est leur droit et leur intérêt. Alors la Diète européenne^ rêvée par Henri IV, l'abbé de Saint-Pierre, Kant et Bentham, après avoir été une ulopie, d'une application peu souhaitable, deviendra une réalité bienfaisante.

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