‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 37 sur 156 · Chapitre VI. — Circulation des départements · texte numérisé non relu

Chapitre VI. — Circulation des départements

De rétablissement des grades s'en^^uit la nécessité de faire circuler les départements entre les membres de chaque conseil et même d'un conseil à l'autre, afin que chaque membre, éclairé successivement sur toutes les parties du gouvernement, devienne un jour capable d'opiner dans le conseil général et de participer à la grande adniioistration.

Cette vue de faire circuler les départements est due au Régent, qui l'établit dans le conseil des finances, et, si l'autorité d'un homme qui connaissait si bien les ressorts du gouvernement ne suffit pas pour la £)ire adopter, on ne peut disconvenir, du moins, des avan> tages sensibles de cette méthode. Sans doute, il peut y avoir des cas où cette circulation paraîtrait peu utile et difficile à établir dans la polysynodie, mais elle n'y est jamais impossible, et jamais praticable dans le vizirat ni dans le demi-vizirat. Or il est important, par beaucoup de très-fortes raisons, d'établir une forme d'adminisii^ation où cette circulation puisse avoir lieu .

1** Premièrement pour prévenir les malversations des commis,

qui, changeant de bureaux avec leurs maîtres, n'auront pas le temps (le s'arranger, pour leurs friponnenes, aussi commodément qu'ils le font aujourd hui. Ajoutons qu'étant, pour ainsi dire, à la discrétion de leurs successeurs, ils seront plus réserTés, en changeant de départiïmcnt, à laisser les affaires de celui qu'ils quittent dans un état qui pourrait les perdre si , par hasard , leur successeur se trouvait honnête homme ou l«Hir ennemi. 2* En second lieu, pour obliger les conseillers mêmes à mieux veiller sur leur conduite ou sur celle de leurs commis^ de peur d'être taxés de négligence et de pis encore, quand leur gestion changera d objet sans cesse, et chaque fois sera connue de leur successeur. 5*" Pour exciter entre les membres d'un même corps ime émulation louable à qui [)assera son prédécesseur daus le même travail. 4^ Pour corriger, par ces fréquents changements, les abus que les erreurs, les préjugés et les passions de chaque sujet auront introduits dans son administration; car, parmi tant de caractères différents qui régiront successivement la même partie, leurs fautes se corrigeront mutuellement, et tout ira plus constamment à l'objet commun. 5** Pour donner à chaque membre d'un conseil des connaissances plus nettes et plus étendues des affaires et de leurs divers rapports ; en sorte qu'ayant manié les autres parties il voie distinctement ce que la sienne est au tout; qu'il ne se croie pas toujours le plus important personnage de l'État et ne nuise pas au bien général pour mieux faire celui de son département. 6^ Pour que tous les avis soient mieux portés en connaissance de cause, que chacun entende toutes les matières sur lesquelles il doit opiner et qu'une plus grande uniformité de lumières mette plus de concorde et de liaison dans les délibérations communes. 7*" Pour exercer l'esprit et les talents des ministres; car, portés à se reposer et s'appesantir sur un même travail, ils ne s'en font enfin qu'une routine qui i*e8serre et circonscrit, pour ainsi dire, le génie par l'habitude. Or l'attention est à l'esprit ce que l'exercice est au corps; c'est elle qui lui donne de la vigueur, de l'adresse, et qui le rend propre à supporter le travail. Ainsi l'on peut dire que chaque conseiller d'État, en. revenant, après quelques années de circulation, à l'exercice de son premier département s'en trouvera réellement plus capable que s'il n'en eût point du tout changé. Je ne nie pas que, s'il fût demeuré dans le même, il n'f ût acquis plus de facilité à expédier les affaires qui en dépendent, mais je dis qu'elles eussent été moins bien faites, parce qu'il eût eu des vues plus bornées et qu'il n'eût pas

Page 1