CHAPITRE IV
Mais pourquoi, objectera- t-ou peut-être, Tabbé de Saint- Pierre recourait-il au gouvernement pour l'exécution de ses projets? C'est que le gouvernement, se regardant alors comme investi du droit de diriger et de régler à sa guise Pactivilé humaine, ne laissait s'accomplir aucune grande entreprise eu dehors de son intervention; c'est que, d'une autre part, l'économie politique n'ayant pas encore fait justice des préjugés qui attribuent au gouvernement l'omnipotence et l'omniscicnce, l'abbé de Saint-Pierre partageait ces préjugés de son temps, qui sont, hélas ! loin d'être dissipés dans le nôtre.
Nous nous bornerons à donner une analyse succincte des principaux projets qui remplissent les volumineux ouvrages du bon abbé. Ces projets ont cessé, pour la plupart, d'être de circx)nstance ; mais quelques-uns présentent des combinaisons vraiment originales, et ils s'appuient sur des observations qui n'ont pas vieilli. Nous nous efforcerons de dégager ces parties de métal fin de l'alliage auquel elles se trouvent mêlées.
I. Proje-T podr perfectionner la médecine. — L'auteui" débute en établissant « l'utilité de la médecine» par ces considérations à la fois très-simples et très-sohdes :
« Il n'y a personne de nous, dit-il, qui, se trouvant fort malade, ne soit bien aise de consulter les médecins, non pas parce qu'ils voient fort clair dans les causes des maladies et dans Tefficacilé des remèdes, mais parce qu'ils ont beaucoup plus de connaissance de ces causes et beaucoup plus d'expérience de l'efficacité des remèdes que les plus grands esprits, qui n'ont eu ni tant d'application ni vu tant d'expériences sur cette matière. »
C'est donc parce que les médecins font leur affaire spéciale d'étudier et d'observer les maladies qu'ils peuvent secourir les malades. Mais, poursuit l'aulenr, ne serait-il pas bon que ces études et ces observations fussent vulgarisées afin que chacun
146 L'ABBÉ DE SAINT-PiERlIE.
pût apprendre aisément à se préserver des maladies les plus ordinaires?
(( Je mets, dit-il, au nombre des préservatifs les signes des maladies prochaines, Fattention à éviter les veilles, les excès dans le boire et dans le manger, le trop peu d'exercice, la pratique d'un bon régime, i
Eu résumé, c'est la pratique de Thygiène que Tabbé de Saint-Pierre recommande et qu'il veut généraliser. Il démontre ensuite que cette pratique aurait pour résultat infaillible d'augmenter la durée delà vie humaine. A cette occasion, il cherche à établir quelle est la durée de la vie en France, et il trouve, en s'appuyant sur des doimées assez hypothétiques, à la vérité, que la mortalité est d'un sur quarante par année.
« J'ai vu, dit-il, le dénombrement des morts de Paris, dans une année du ministère de feu M. Colbert, vers i680. C'était une année ordinaire pour la mortalité, les morts montaient environ à dix neuf mille et les baptêmes à vingt mille. Comme Paris est plus peuplé d'un vingtième que du temps de M. Colbert, je crois que les habitants vont à huit cent mille et les morts à vingt mille ; ce qui ne serait que Ta quarantième partie, c'est à-dire que de quarante il en meurt un. Nous avons tous les ans, depuis 1728, des dénombrements publics des morts et des naissances comme à Londres, à Vienne, à Amsterdam, mais nous n'avons point de dénombrement de toutes les personnes vivantes ni de Paris ni des provinces.
(( J'ai fait d'autres supputations, par lesquelles j'ai trouvé que dans des communautés et des compagnies nombreuses, depuis vingt ans jusqu'à la vieillesse, de vingt-six à trente personnes il en meurt une, année commune; mais supposons que d'une quarantaine d'hommes il n'en meure qu'un par an.
" Ainsi, supposant dans le royaume vingt raillions de personnes de tous âges, de tout sexe, ce qui est l'estimai ion la plus commune et celle de M. le maréchal de Vauban, et qu'il