CHAPITRE IV
d une multitude de créatures qui passaient leur vie dans la plus complète oisiveté, sous le prétexte de s'adonner à la glorification du Créateur. 11 était d'avis que le Créateur se trouverait beaucoup mieux glorifié par un travail utile, et voici comment il établissait sa démonstration, laquelle aurait bien pu lui attirer sur les bras quelque méchante affaire.
« Avant tout, dit-il, il s'agit de savoir quelle idée nous devons nous faire d'un être parfait. Nous connaîtrons alors le culte qui peut lui être le plus agréable.
« Personne ne doute que la plus grande perfection des hommes, c'est d'imiter l'Être souverainement parfait autant que Ton peut l'imiter, et surtout comme juste et comme bienfaisant : Estote perfecti sicut Pater vester celestisperfectus est.
« De là il suit que, pour imiter Dieu bienfaisant, nous ne devons désirer l'augmentation de notre revenu,. de notre pouvoir, que pour augmenter le bonheur des autres et pour en faire meilleur usage que nos pareils; voilà un sentiment vertueux. Au lieu que souhaiter l'augmentation de sa fortune ou de ses lumières seulement pour augmenter son propre bonheur, ce n'est rien de vertueux, ce n'est rien qui mérite les louanges.
« Une des premières lois du Créateur, c'est que toutes choses soient aussi bien arrangées qu'elles puissent Vêtre : Omnia sïnt ordinatîssima. Ainsi, pour obéir à l'Être parfait et pour l'imiter, il faut que nous soyons dans Tordre. Or ne pas faire justice à ses pareils, c'est être dans le désordre.
« L'ordre demande donc que vous ne fassiez point contre un autre ce que vou^ ne voudriez point quil fît contre vou^, supposé que vous fussiez à sa place et qiCil fût à la vôtre : Abstine a malo, voilà Téquité, voilà la règle de la justice.
« Observez exactement cette règle le long de la journée de peur de déplaire à Dieu, qui hait le désordre, et de peur de l'enfer; en cela consiste la justice chrétienne.
« Le précepte abstink a halo et fac bonom, soyez juste et
bienfaisant , renferme tous les autres préceptes. On peut dire même que l'observation la plus exacte de ce précepte est la plus parfaite imitation de Dieu, et, par conséquent, c'est la plus grande perfection oîji nous puissions aspirer. Car enfin, en devenant tous les jours plus justes et plus bienfaisants envers les hommes, nous imitons davantage V Être bienfaisant ^ et cette imitation sera par conséquent le culte le plus agréable et le plus parfait que nous puissions rendre à VÊtre parfait,
« 11 faut encore observer que ce n est pas avoir de l'Être parfait une idée véritable que de lui attribuer des goûts, des passions, des choix indignes d'un homme parfait. . « De là il suit que les honneurs et que le culte qui ne plairaient point à rhomme le plus parfait que nous puissions imaginer ne peuvent pas plaire à un Être infiniment plus parfait que l'homme.
<( De là il suit que d'égorger des oiseaux, des moutons, des bœufs, de les brûler tout entiers sans que personne profite de leur mort, n'étant pas un moyen de plaire à l'homme le plus raisonnable que l'on puisse imaginer, mais, au contraire, étant un moyen de lui déplaire, les sacrifices ne peuvent pas être par eux-mêmes un moyen de plaire à Dieu, qui est la raison suprême.
« De là il suit que d'égorger des enfants et des hommes pour plaire à Dieu ou pour Tapaiser est un culte abominable par lui-même; car c'est regarder Dieu comme un être extrêmement cruel.
« De là il suit que les libations où l'on versait à terre beaucoup de vin ou de liqueurs précieuses, sans qu'il en revînt à aucun homme aucune utilité, étaient une autre sorte de saciTfice déraisonnable et ridicule, puisqu'il ne faudrait pas être un homme fort parfait pour souhaiter que ces oiseaux, que ces moutons, que ces liqueurs, fussent plutôt destinés à diminuer les malheurs des pauvres familles qu'à être inutilement consumés.