‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 50 sur 156 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

« De là il suit que, si l'on proposait à un roi parfait de choisir entre deux manières de lui plaire : lune d'engager avec des revenus cent mille hommes et c&at mille filles pour chanter jour et nuit ses louanges ; l'autre, d'engager avec ces mêmes revenus ces cent mille hommes et ces cent mille filles à soulager et à faire soulager les pauvres malades et les autres pauvres dans les hôpitaux, ou à diminuer les maux de ceux qui souffrent diverses sortes de misères dans les paroisses, ou à instruire aux arts, aux sciences et à la vertu les jeunes garçons et les jeunes filles de son royaume, en bonne foi, peut-on s'imaginer que ce prince parfait ne préférât pas de beaucoup de faire employer ces mêmes hommes, et ces mêmes filles, et ces mêmes revenus, à l'entretien d'un plus grand nombre de bons collèges et de bons hôpitaux, plutôt qu'à chanter ses louanges?

« Or, si nous sentons qu'un homme tant soit peu vertueux aimerait incomparablement mieux être ainsi honoré par ses sujets par de bonnes œuvres plutôt que par des louanges et par des prières chantées et répétées, pourquoi ne pas penser au moins la même chose de l'Être infiniment parfait? »

Un peu plus loin, l'auteur compare l'utilité des prières chantées ou parlées avec celle du travail; puis il répond aux objections de ceux qui prétendent que l'on n'a pas le droit de détourner les fondations pieuses de la destination que les fondateurs leur ont assignée :

« Celui qui passe sept ou huit heures par jour à chanter des psaumes ou à réciter des rosaires fait de bonnes œuvres, si par ses talents et par ses facultés il ne peut faire rien de mieux pour Tutiliié du prochain et s'il n'a nul devoir à remplir. Mais y a-t-il aucun chrétien de bon sens qui ne voie que, si un homnae habile passait huit heures pareilles à donner aux jeunes gens, dans un collège ou dans un séminaire, des habitudes à la justice, à la patience, qui est une grande partie de la bienfaisance, ou bien à secourir et à soulager les malades, les pauvres et les malheureux, avec la même intention de plaire à

Dieu, avec le même degré d*aroour de Dieu, il ne fît des œuvres incomparablement meilleures, c'est-à-dire plus utiles au prochain, à TÉglise, à la société des chrétiens? Y a-t-il quelqu'un de raisonnable qui ne convienne que ces sortes de bonnes œuvres sont en elles-mêmes un culte bien plus parfait que le chant ou la récitation de longues prières; parce que les œuvres de bienfaisance imitent bien plus parfaitement l'Être souverainement bienfaisant?

(( Cette grande confiance que les pharisiens avaient à la grande efficacité des longues prières et à lobservation scrupuleuse de certaines cérémonies extérieures, le peu de confiance qu'ils avaient aux œuvres de miséricorde et de bienfaisance pour plaire à Dieu, senties principales erreurs decesjuife, qui passaient très-injustement, parmi le peuple, pour des saints. Ils ne savaient pas que, le désir de plaire à Dieu étant égal, la grandeur de l'utilité que l'homme procure à son prochain est la vraie et Tunique bonne mesure de la grandeur et de la sainteté des hommes.

« L'intention des fondateurs anciens des monastères et des chapitres dans des siècles ignorants n'était-elle pas de faire employer les revenus de leurs fondations aux œuvres les plus méritoires et au culte le plus parfait, le plus agréable à Dieu, et par conséquent le plus efficace pour eux et pour leur postérité, afin d'obtenir après leur mort une plus prompte délivrance des peines du purgatoire?

« Ainsi n'est-il pas raisonnable, dans un siècle éclairé, n'estil pas de l'intérêt de ces fondateurs et de l'intérêt de leurs héritiers, n'est-il pas du devoir du gouvernement civil et ecclésiastique, n'est-il pas de l'intérêt de la société chrétienne, de faire employer dorénavant les revenus de ces fondations pieuses, non suivant les intentions particulières et erronées des fondateurs, mais suivant leur intention générale; en supposant, ce qui est vrai, que, si ces pieux et ignorants fondateurs dans le temps qu'ils vivaient avaient eu un peu plus de lumières, ils

Page 1