CHAPITRE V
démonstration qu'a trouvée, au bout d'un mois d'étude, un autre homme d'esprit.
a Le corps humain a ses bornes pour croître et pour se fortifier, au lieu que Tesprit n'en a point. Il ne passe rien du corps du philosophe qui meurt dans le corps de ses disciples; mais il n'en est pas de même des forces de son esprit, surtout s'il a écrit ou si ses disciples ont écrit après lui ; car alors les disciples et leurs successeurs, pendant plusieurs siècles, héri" tent et se fortifient des lumières du grand philosophe, leur esprit croît même souvent au delà de l'esprit de leur maître, comme l'esprit de leur maître aurait pu croître lui-même s'il eût vécu quelques siècles de plus. La succession des disciples les uns aux autres, de génération en génération, supplée ainsi à la durée du corps du philosophe. Ainsi le corps humain a ses bornes d'accroissement, l'esprit humain n'en a aucune.
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(( n y a d'excellents esprits qui, avec le simple secours de la méditation, sans résider dans la capitale, découvrent, dans le calme de la solitude de la campagne, des vérités très-sublimes et quelquefois très-importantes ; mais ils ne sont jamais bien sûrs de ne s'être point égarés, si ce n'est par l'examen des objections de quelques personnes habiles et par l'approbation des autres. Or, par malheur, ils ne trouvent commodément, en grand nombre, les habiles contradicteurs et les bons approbateurs que dans les grandes villes, et surtout dans la capitale de leur pays.
tf Ils y apprennent, même dans la conversation et par l'exercice de la dispute, une chose très-importante, c'est la manière de se faire mieux entendre et de mieux former leurs démonstrations. Car il ne suffit pas au grand génie et au bon citoyen d'inventer et de découvrir pour lui, il faut qu'il invente encore
les moyens de communiquer aux autres ses découvertes, et, pour trouver ces meilleurs moyens de les communiquer, il faut qu'il apprenne à s'abaisser au point de vue et au degré de lumière du commun de ses lecteurs, afin de leur fournir les degrés nécessaires pour monter facilement au point de vue où il est arrivé et où il faut arriver pour voir la démonstration et pour en sentir toute la force.
« Sans cette attention, il démontre pour deux ou trois lecteurs, il ne démontre pas pour deux ou trois mille; ce qui cependant doit être le but du citoyen.
a Ainsi Ton peut dire que c'est à la méditation et au calme de la solitude que Ton doit la découverte de œrtaines vérités sublimes, mais que c'est à la dispute que le public doit les meilleures démonstrations. On voit bien que je ne parle pas ici de la géométrie, puisqu'un géomètre peut se passer de conversation; mais il ne peut pas se passer d'émulation. Or la conversation avec gens de son métier excite et fortifie en lui l'émulation, si nécessaire au progrès vif des sciences.
a Nous connaissons deux portes par lesquelles nos opinions entrent dans notre esprit : l'une est notre propre évidence, l'autre est le témoignage <ie ceux qui nous environnent, jointe à Fopinion que nous avons de leur capacité. Il semble que par la porte de l'évidence il ne devrait entrer que des opinions vraies; mais il y a des évidences apparentes et des évidences réelles. Les évidences apparentes sont fondées sur d'anciens préjugés faits sans examen dans Fenfance ou dans la jeunesse, sans que personne nous ait obligés à les révoquer en doute et à les examiner de plus près. La longue habitude nous les a rendus certains; or, malheureusement, nous prenons facilemenUe certain pour l'évident, et la certitude, fille de l'habitude, pour l'évidence réelle, qui est fille de l'examen.
« La certitude ou l'exemption de doute fait dans notre es-