‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 60 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

prit le même effet que l'évidence réelle, c'est de rendre notre esprit assuré. Souvent même, notre esprit, par une ancienne et continuelle habitude de juger d'une certaine manière sur certains sujets, se trouve plus assuré que par une évidence réelle lorsqu'elle est nouvelle et de peu de jours, tant l'habitude et la longueur de l'habitude peuvent sur les esprits.

« C'est un grand malheur pour l'esprit humain de n'avoir pas un sens plus fin et plus fort pour démêler l'évidence qui vientdes préjugés anciens et qui n'est qu'apparente de l'évidence réelle et nouvelle. Nous pouvons rendre en nous le sens de l'évidence plus fort et plus délicat en ne nourrissant notre esprit que de démonstrations différentes, selon la différence de chaque science. La chose n'est pas facile; mais enfin la différence de ce sens fait la différence entre l'esprit foKl^et l'esprit faible.

Vï

« Les enfants, les femmes, les ignorants, les homme» du commun, qui demeurent toute leur vie dans l'enfance de l'esprit, n'ont qu'une porte pour recevoir les opinion*? sur les choses dont ils ne peuvent s'assurer par le témoignage de leurs sens, c'est la porte du témoignage, en supposant imprudemment que celui ou ceux qui nous parlent ne veulent point tromper et ne sont pas capables d'elle trompés. Mais, comme les hommes qui nous parlent peuvent et nous tromper et se tromper eux-mêmes, l'Erreur entre dans la plupart des esprits des hommes par la même porte que la Vérité, et ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que, si celte erreur n'est pas contredite de bonne heure et qu'elle soit entretenue par l'habitude de plusieurs années à juger de la même manière, l'opinion erronée prend racine, devient une proposition certaine et sert ensuite de principe, comme si la proposition était réellement vraie et évidente.

« II y a un petit nombre d'esprits qui, après avoir acquis

l'habitude d'examiner, c'est-à-dire de douter, et qui, après s'être trouvés souvent dans des conversations où l'on révoquait en doute leurs opinions, ont acquis, par cet exercice, la feculté de discerner la certitude qui vient d'une longue habitude, de la certitude qui vient de l'examen et de l'évidence.

« Cette certitude, fille de l'examen, est de deux sortes; car il y a des propositions qui sont évidentes par elles-mêmes et d'autres qui ne nous paraissent évidentes que par le secours du raisonnement juste et de la démonstration. L'une est une évidence primitive, l'autre est une évidence dérivée, qui devient quelquefois elle-même, par un long exercice, évidence primitive.

c Ceux qui ont l'art de bien démontrer leurs opinions deviennent facilement les chefs et les conducteurs des autres esprits; car l'homme ne demande pas mieux que de quitter le séjour ténébreux de l'ignorance, de l'erreur, du doute, pour passer dans le séjour lumineux de la vérité et de la certitude.

« Comme il y a des hommes qui, pour la force du corps, en valent plusieurs autres de même âge, il est certain qu'il y a des hommes qui, pour la force de l'esprit, en valent, selon les occasions, dix autres des plus forts. Un ingénieur, à l'attaque ou à la défense d'une place, fera avec cent hommes ce que mille ne feraient pas sans un pareil conducteur.

(( Je suppose deux princes qui aient même étendue et même situation de territoire, même nombre de sujets. Si les sujets de l'un sont habitants de villages, de petits bourgs ou de petites villes à peu près égales, et que les esprits de leurs sujets, chacun dans sa profession et dans son art, soient la moitié moins éclairés que les sujets de l'autre, qui aura plusieurs grandes villes et surtout une capitile dix fois plus grande que les autres

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