‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 61 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

grandes villes, il est certain que les ouvrages et les travaux de son peuple, soit dans les arts, soit dans les sciences, soit dans la politique, vaudront le double, le triple des ouvrages de l'autre, et que ce prince sera ainsi deux fois, trois fois plus puissant, tant en paix qu'en guerre; car, à la longue, à valeur égale, la supériorité de force passe du côté de la supériorité de génie.

« C'est donc une manière d'augmenter les forces et les richesses de son État du double, du triple, que de faire croître en vingt ans, en trente ans, du double, du triple, les lumières de Tesprit des personnes de toutes les professions de son peuple en comparaison de Faccroissement d'esprit que prend le peuple des souverains voisins.

« Moins les esprits ont de facilité et à se communiquer leurs inventions et à examiner par la dispute leurs opinions, plus ils ont besoin de temps pour croître. Or il est évident que, plus ils sont séparés dans de petites villes, moins il s'y trouve de ces esprits supérieurs, dont le principal emploi est de cultiver leur raison et d'éclairer les esprits inférieurs, et moins ils trouvent de secours, de conversations, de conférences et d'académies où ils puissent, par la dispute et par Isr contradiction, lutter les uns contre les autres et fortifier ainsi tous les jours leur esprit par cette sorte d'exercice.

<r 11 ne suffît pas que, dans une nation, un petit nombre d'esprits prennent en peu de temps un grand accroissement. Ce qui importe Je plus, c'est que le commun des esprits de la nation prennent en même temps un accroissement proportionné à celui que prennent tous les jours ces esprits de premier ordre. Or il est évident que, dans la capitale, les propositions démontrées passent bien plus promptement de main en main.

d'esprit à esprit, que d'une ville à l'autre, et que, de la capitale comme du centre, il y a beaucoup plus de facilité à communiquer les découvertes aux villes principales que si la découverte s'était faite dans une petite ville, avec laquelle on a beaucoup moins de commerce qu'avec la capitale.

« Il y a plus. C'est que les opinions éprouvées par la dispute en partant de la capitale, lorsqu'eDe est fort grande et fort peuplée, et surtout remplie d'académies oii l'esprit est continuellement exercé, arrivent avec beaucoup plus d'autorité dans les provinces et sont reçues avec plus de soumission que si elles venaient de petites villes où l'esprit est bien moins exercé, et où les opinions sont moins épirrées par la contradiction.

<{ Le préjugé est pour la capitale, et ce préjugé est fondé en raison, car, là où les opinions sont plus contestées et débattues par un grand nombre d'esprits supérieurs, là elles doivent être plus épurées et plus éloignées de Terreur. Le monde se gouverne par opinion, et les trois quarts et demi de nos opinions sont fondées sur l'autorité et sur l'imitation. Très-peu sont fondées sur révidence qu'apporte l'examen.

(( Il n'est pas douteux que le séjour de la ville capitale pour ceux qui n'ont point une fortune ou un emploi qui attache dans les villes de province ne soit préféré de presque tous les hommes. Il y a pour toutes les conditions différentes plus d'amusements, plus de spectacles, plus de promenades, plus de conversations, plus de commerce, plus de nouvelles, plus de nouveautés, en un mot, plus de sortes de plaisirs.

« Ceux qui aiment les bons livres sur les sciences et les arts, soit les plus utiles, soit les plus agréables, ceux qui cherchent les beaux sermons, les meilleurs auteurs, les hommes illustres en savoir, en piété, en talent, trouvent dans la capitale plus de

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