CHAPITRE V
commodités de voir ces livres, ces savants, ces beaux ouvrages, ces personnes distinguées, soit par leurs talents, soit par leurs vertus.
(( Ceux qui ont besoin de conseils, ou pour leur santé, ou pour leurs affaires, y trouvent les plus habiles médecins, les plus habiles chirurgiens, les plus savants jurisconsultes.
(( Ceux qui ont des talents supérieurs et qui veulent augmenter leur fortune y trouvent plus d'occasions qu'ailleurs. Tl n'y a pas jusqu'aux artisans dans les métiers les plus communs qui n'y trouvent des facilités d'augmenter considérablement leur fortune quand ils ont trouvé le secret d'exceller sur leurs pareils.
« On y fait mieux élever ses enfants et en meilleure compagnie dans les collèges; ils y font des liaisons utiles à leur fortune, les parents sont plus à portée de les mieux placer dans les emplois et de leur obtenir des bénéfices ou d'autres grâces que dans les petites villes.
« On peut y vivre avec plus de liberté, soit dans une plus grande retraite, soit dans une plus grande dissipation. On y jouit plus facilement des commodités de l'incognito. On peut sans beaucoup de peine y jouir le matin du calme et du repos de la campagne, et, après dîner, des amusements de la ville. On y est plus maître de son loisir qu'ailleurs, et même il est plus facile d'y régler sa dépense annuelle selon son revenu annuel.
« Il n'est donc pas étonnant que la pente générale de tous les sujets des provinces soit de venir demeurer dans la capitale et de l'agrandir par leur séjour; mais, outre cette pente universelle, j'espère que l'on va voir qu'il est de l'intérêt du roi et de l'Etat de favoriser la multiplication des habitants et de faciliter l'agrandissement de la capitale.
u Les Anglais attribuent la grande et subite prospérité de leur nation au subit agrandissement de la ville de Londres; mais ce grand et subit accroissement de la ville vient, je crois, encore plus du subit et grand accroissement du commerce ma-
rilime des habitants de Londres que d'aucun dessein que le gouvernement ait eu d'agrandir la capitale.
a II n'y a dans la nation anglaise qu'environ treize millions d'habitants, et il y en a environ un million dans Londres. C'est la treizième partie de la nation. Il y a en France vingt millions d'habitants. La treizième partie de vingt millions est d'environ 1 ,500,000, et cependant il n'y a qu'environ 800,000 habitants dans Paris, de soile qu'il s'en faut d'au moins 700,000 habitants que la capitale de France ne soit à proportion aussi peuplée que la capitale d'Angleten^e.
« Après ces observations préliminaires, voici la proposition que je prétends démontrer :
« Il est de Vintérêt du roi et de VÉtat de favoriser toujours r agrandissement de la capitale et de n'y mettre de bornes que celles qu'y peut mettre la difficulté d'y svbsister aussi commodément et aussi agréablement à tout prendre que dans les autres lieux.
f Ces sortes de démonstrations politiques, où il s'agit de montrer que le parti proposé est plus avantageux à l'État que le parti opposé, dépendent uniquement du plus grand nombre d'avantages, et d'avantages plus importants, et du plus petit nombre d'inconvénients et moins grands qui se trouvent dans le parti le plus avantageux. C'est une espèce de balancement d'avantages contre avantages, d'inconvénients contre inconvénients, qui devra se réduire à une démonstration arithmétique. »
En conséquence, l'orateur énumère les avantages d'une grande capitale; mais, comme nous allons le voir, quelquesuns de ceux qu'il présente comme évidents sont au moins contestables.
C'est ainsi que le premier avantage d'une grande capitale est, à son avis, plus de sûreté contre les guerres civiles. Une révolte, dit-il, ne saurait se maintenir longtemps dans une grande capitale, car on pourrait y affamer aisément les révol-
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tés, et d'ailleurs, « pour plus grande sûreté contre les révoltes, il Serait facile au roi d'avoir aux différentes avenues, à deux lieues de distance en distance de la rivière de la capitale, et sur les grandes routes, plusieurs petits camps fortifiés avec des casernes et des canons. » Voilà les fortifications de Paris, prévues et conseillées par Tapôtre de la paix perpétuelle; nous n'avons pas besoin d'ajouter que les événements ont singulièrement démenti, en ce qui concerne la « sûreté » que présentent les grandes capitales avec ou sans fortifications, les prévisions du bon abbé.
Second avantage : Plus la capitale sera soumise, plus les provinces seront soumises. Soit! mais les grandes capitales sont-elles plus soumises que les petites? Voilà ce qui demeure douteux.
Troisième avantage : Plus de sûreté contre les guerres étrangères. Les grandes ressources concentrées dans une capitale permettent d'opposer plus promptement des troupes à un 3 armée d'invasion, et « l'on sait qu'à la guerre, le reste étant égal, c'est presque toujours la célérité à attaquer qui décide la victoire. »
Qcatrième avantage. Le progrès de la raison et des connaissances utiles en sera beaucoup plus grand. L'auteur le démontre par les raisons déjà exposées dans les notions préliminaires, mais en insistant encore sur l'utilité des sciences et leur prompte communication.
« Les hommes habiles, ajoute-t-il, sont comme des flambeaux qui portent la lumière parmi le peuple. Ainsi, plus il y a de ces flambeaux, et plus ils sont lumineux, plus aussi le peuple en est éclairé. 11 arrive même souvent que les sciences curieuses ne laissent pas d'ouvrir Fesprit sur les matières les plus importantes.
€ Il y a trois choses à désirer dans une science. La première est sa grande utilité par rapport à la société; la seconde est le grand nombre de vérités qui y sont démontrées; la troisième
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est la meilleure méthode de démontrer et de prouver ces vérités.
« Il arrive quelquefois que, lorsque ces vérités sont peu importantes, la méthode de la preuve ou de la démonstration se trouve plus utile que les vérités mêmes, comme dans la géométrie spéculative, c'est-à-dire que la forme de cette science en vaut souvent mieux que la matière.
« Il y a de même deux choses à désirer dans une méthode d'enseignei', de prouver, de démontrer : c'est la brièveté et la facilité. Or, plus on fait de progrès dans une science, plus aussi la méthode pour l'enseigner en peu de temps et facilement se perfectionne. Ce que Ton pouvait apprendre eu trois ans s'apprend présentement en trois mois, de sorte que, par \q 'perfectionnement des méthodes, un homme peut apprendre dix fois plus de choses qu'il n'aurait pu faire en temps pareil il y a deux cents ans. 11 arrivera même dans deux cents ans, si les méthodes continuent à se perfectionner, que nos neveux apprendront en temps égal dix fois plus de choses très-utiles que nous n'en pouvons apprendre présentement, surtout si l'on perfectionne l'éducation suivant le plan que j'en ai fait imprimer.
(( Les sciences dont les propositions sont générales donnent plus d'étendue à l'esprit, mais souvent c'est aux dépens de la justesse. Une science particulière donne plus de justesse sur la matière, mais l'esprit borné à cette matière ne voit pas loin au delà.
« Les sciences ont deux principaux effets très-importants à lu société : d'un côté, elles aident fort à perfectionner les arts; de l'autre, elles diminuent tous les jours les maux causés par l'ignorance grossière, tels que sont les extravagances et les dérèglements du fanatisme, qui se peut nommer l'empire tyrannique de l'imagination. Effectivement, là où l'on trouve un peuple très-ignorant et très-grossier, là aussi se trouve toujours un fanatisuie furieux, turbulent et tyraimique^ qui diminue par conséquent très-souvent et très-considérablement le bonlieur de