‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 70 sur 156 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

livres la perle résultaùt des voyages utiles qu'on n'ose faire à cause du mauvais état des chemins.

« 11 y a beaucoup de gens qui ont des terres à visiter et qui n'oseraient y aller Thiver à cause des mauvais chemins, au lieu que, si les chemins étaient aussi commodes en hiver qu'en été, ils y feraient plusieurs voyages utiles. Ainsi ils manquent à vendre et à acheter à propos, les denrées trop gardées dépérissent, les réparations triplent, les moulins chôment, les ouvriers ne sont employés qu'à demi, les terres demeurent quelque temps sans être affermées ni cultivées , on néglige de planter. Or toutes ces choses sont en pure perte pour l'État, et cette perte ne peut être estimée moins que la quarantième partie du reveim en fonds de terre, une pistole sur quarante.

« Il y a dans l'Élection de Yalogne au moins 900,000 livres en fonds de terre, à en juger par les 90,000 hvres du dixième. Olr la quarantième partie de 900,000 livres, tous frais faits, monte à 22,500 livres de perle par an, que cause pour cet article le mauvais état des chemins.

(( Cet article d'estimation a été trouvé trop faible de moitié par des c>onnaisseurs. Mais j'aime mieux faillir par estimer ces pertes trop peu que par les estimer trop. »

Une troisième source plus considérable encore de pertes annuelles réside dans l'obstacle que les mauvais chemins opposent au développement du commerce. A ce sujet, l'auteur émet quelques considérations, véritablement remarquables pour Tépoque où il écrivait, sur les avantages résultant des

« On sait que le commerce ne se fait que par des échanges. Car les ventes, les achats et toutes les autres conventions du commerce ne se font que dans le dessein d'avoir une chose pour une autre, d'avoir, par exemple, des denrées, des habits, des maisons, etc., pom' de l'or, pour de Targent, ou d'avoir de l'or ou de l'argent pour des denrées, pour des meubles, pour des maisons, etc.

tt Tous ces marchés ne sont que des échanges; mais il y a une chose essentielle à remarquer, c'est que les deux parties gagnent à leur échange; car, sans ce gain réciproque, soit réel, soit apparent, nul échange, nul marché ne se ferait, et il arrive communément que Tacquéreur d'une maison, d'une terre, lui donne, par son industrie et par sa dépense, une beaucoup plus grande valeur que celui qui la vend, ce qui tourne au profit de Facquéreur et de l'Étal.

« Il y a des échanges où Tun gagne seid, tandis que l'autre perd; mais, si le gain de l'un est égal à la perte de l'autre, ces échanges ne sont ni nuisibles ni avantageux à l'Etat lorsqu'ils se font entre citoyens du même État. Ces sortes d'échanges sont rares en comparaison de ceux oii les deux parties font du profit, soit également, soit inégalement.

(( De là il suit que tout ce qui sert à faciliter, à multiplier les marchés utiles et les échanges avantageux entre citoyens, sert à multiplier leurs profits et à les enrichir, et que tout ce qui y apporte de la difficulté, tout ce qui sert à en diminuer le nombre, appauvrit les particuliers, et par conséquent l'État. Grand principe de politique auquel on fait beaucoup d attention en Angleterre, et encore plus en Hollande, en comparaison de l'attention que l'on y donne en France et en Allemagne.

u A 1 égard des marchés de terres et autres immeubles, il est évident, par exemple, que celui qui a le talent du commerce de mer et qui s'y distingue, en donnant pour vingt mille livres une terre qui ne lui rapporte que mille livres par an, mettant cet argent dans le commerce, gagnera avec son travail et son industrie plus de trois mille livres, année commune, tandis que celui qui achète cette terre, qui est dans son voisinage, eu augmentera le revenu de près de la moitié par son talent à mettre les terres en valeur. Tous deux gagnent considérablement, quoique inégalement, à ce marché.

« De même, si un habitant de Paris a une terre de trois mille livres de rente près de Valogne, tandis qu'un habitant de Va-

Page 1