CHAPITRE VI
l'oisiveté, de la vanité et do la mollesse, qui n augmentent presque en jien le bonlieur de la patrie, en comparaison des services importants des officiers laborieux, constants et courageux.
i\ Or, s'il y a des maximes pernicieuses pour un État, ce sont certainement les maximes que tâchent d'établir les fainéants honorés et distingués par des litres honorables, quoiqu'ils ne soient nullement distingués ni par le courage, ni par la vertu, ni par les talents utiles à la nation.
(( C'est l'exemple de ces ducs héréditaires, qui, par leurs goûts et leurs occupations journalières, ressemblent plutôt à des enfants ou à des femmes qu'à des hommes, c'est cette malheureuse hérédité des titres honorables qui est une des principales causes de cet étonnant affaiblissement de la monarchie d'Espagne.
« Ces grands titres à distribuer sont un grand trésor
pour l'État; mais ce n'est plus un trésor dès qu'il est épuisé par l'hérédité. Et, en effet, que dirions-nous du trésor des finances si les pensions personnelles que fait l'État devenaient héréditaires dans les familles de ceux qui ont obtenu ces pensions? Nous sommes assez sensés pour blâmer ïhérédité des récompenses de l'État en pensions, et nous sommes assez insensés pour ne pas voir la grande imprudence de ceux qui ont commencé à rendre héréditaires les récompenses de l'État en titres honorables ?
(( Peut-on voir rien de plus monstrueux en politique que de laisser les plus grandes récompenses d'un royaume entre les mains des citoyens les moins utiles au royaume, en comparaison de leurs ancêtres et en comparaison des services actuels de ceux qui se distinguent dans le service. »
L'auteur voudrait donc que les titres cessassent d'être héréditaires, c'est-à-dire que ie^trésor des distinctions et des dignités cessât d'être grevé d'une sorte de rente perpétuelle au profit de certaines familles ; il voudrait aussi que des précautions
fussent prises pour que le mérite et non la faveur pût obtenir ces distinctions ou ces dignités. Ces précautions consisteraient dans l'application du scrutin perfectionné (désignation des candidats au choix du roi par leurs pareils) . il insiste avec beaucoup de vivacité sur les inconvénients qu'il y a à laisser le roi « décider avec ses favoris ou avec ses favorites un procès si difficile et si important sans consulter, par scrutin, le conseil de ceux qui ont eu pendant dix ans le loisir et les occasions de comparer les talents et le mérite national de chacun.
({ L'un de ces inconvénients est que cette dignité, qui devait naturellement servir de prix ou de récompense proposée pour augmenter l'émulation et les travaux utiles à l'État, ne fait que multiplier à la cour les assiduités, les bassesses et les flatteries^ qui sont très-pernicieuses et aux princes et à lem*s États; car le gentilhomme, ou français ou castillan, au lieu de s'appliquer 'de bonne heure à devenir excellent oflicier, au lieu de travailler toujours avec ardeur à acquérir de nouvelles connaissances dans son métier pour devenir plus utile à son pays, rie s'applique plus qu'à devenir tous les jours plus parfait courtisan et plus bas adulateur pour acquérir ainsi des patrons et des preneurs.
« Un autre inconvénient, c'est qu'une récompense qui, étant distribuée selon l'avis des trente meilleurs connaisseurs, ferait aimer le prince et estimer sa justice de tous les gens de bien, ne sert, au contraire, qu'à le faire mépriser et haïr des bons citoyens quand elle est injustement distribuée. »
On voit que le bon abbé ne devait pas précisément être en odeur de sainteté auprès des courtisans de son époque, et qu'il avait bien mérité l'animadversion dont ils lui donnèrent un témoignage, si honorable pour lui, en le faisant expulser de TAcadémie, dans les circonstances que Ton connaît.