CHAPITRE Vï
dans toutes les sciences et dans tous les arts; au lieu que nous n'héritons pas facilement, et en peu de temps, ni de toutes leurs vertus, ni de loute retendue de leurs vertus-
« Je ne veux pas dire que nous ne soyons excités à la bienfaisance par les exemples des personnes bienfaisantes. Nous sommes invités à la patience et à la politesse, qui font partie de la bienfaisance, par les exemples des hommes très-vertueux; mais il s*en faut beaucoup que nous sentions en nous tous les motifs, c'est-à-dire le même plaisir qu'ils sentent dans la pratique de la vertu. Il s'en faut beaucoup que ces commencements de sentiments vertueux puissent produire en nous les mêmes actions, les mêmes effets que la longue habitude de la vertu produit en eux.
« Un homme de trente ans peut en deux ans se rendre propres toutes les découvertes qu'un habile politique a faites en quarante ans de méditation, de composition et d'expérience, et cela avec le secours de la lecture, de la méditation et des conférences; mais la force d'âme qui vient de la longue habitude à la vertu durant quarante années, il ne saurait la lui communiquer et la transmettre à son disciple égale à la sienne. Le disciple n'y saurait jamais atteindre que par sa propre pratique durant un aussi grand nombre d'années, et en supposant même que le disciple ait dès sa jeunesse pareille disposition à la vertu que le maître avait à pareil âge.
(( Il y a des temps où les mœurs d*une nation sont si frivoles, où les hommes sont si occupés de glm'ioleSf si peu sensibles à la gloire de la bienfaisance envers le public, qu'un homme de médiocre vertu y passera pour très-vertueux; au lieu qu'il peut arriver que, notre nation se tournant dans cinquante ans à la bonne éducation, c'est-à-dire à inspirer par différentes voies l'horreur de toute injustice, le désir de faire plaisir aux autres par la patience, par la modestie, par l'humilité, par la politesse, par la libéralité, par le courage pour la défense de sa patrie, et par toutes les autres parties de la bienfaisance, il
peut arriver, dis-je, que les grands hommes de notre nation seront dans cent ans trois fois plus vertueux que nos grands hommes d'aujourd'hui, surtout si, pour remplir les emplois publics et pour la distribution des titres honorables, on se sert de la méthode du scrutin pour choisir les plus intelligents et les plus vertueux. »
Vni. Discours contre l'aughentation des monnaies et en FAVEUR des annuités. — Cc discours, véritablement remarquable, est divisé en deux parties. Dans la première, l'auteur démontre, en devançant ainsi les économistes, que l'augmentation des monnaies, c'est-à-dire l'altération de leur valeur, est une mesure essentiellement inique et nuisible, et il propose de la rendre désormais impraticable en prenant la valeur du marc d'argeilt pour étalon monétaire ^ Dans la seconde partie, il propose de remplacer Timpôt déguisé, mais excessif et destructeur, de l'altération des monnaies, par des emprunts publics remboursables au moyen d'annuités, tels qu'ils existaient déjà en Hollande et en Angleterre.
On se convaincra, par les extraits que nous allons donner de la première partie de ce Discours, que l'abbé de Saint- Pierre se trouvait, ici encore, en avance d'un siècle sur ses contemporains.
Voici d'abord comment il explique le mécanisme de l'opération :
« Quand un ministre des finances songe à augmenter les
* On sait que le marc était un poids dont on se servait avant l'établissement du système métrique pour peser diverses sortes de marchandises, et spécialement l'or et l'argent. Le marc était la moitié d'une livre ou 8 onces, ou 64 gros, ou 192 deniers, ou 4,508 grains, on 244,753 grammes. Ce marc était celui de La Rochelle ou d'Angleterre. Hais il y en avHit plusieurs autres, tels que le marc de JJmoges, de 240,929 grammes, le marc de Tours, de 237,^9 grammes, le marc de Troyes et de Paris, de 260,050 grammes.