DE POLITIQUE INTERIEURE
I. Idées de l'abbé de Saint-Pierre sur l'origine de la souveraineté, sur la forme politique du gouvernement, sur la division des pouvoirs et sur les Etats généraux. — II. Le Discours sur la Polysynodie. — III. Le Projet pour perfectionner le gouvernement des Etats. — IV. L'abbé de Saint -Pierre et la vénalité des charges. — V. Le Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à l'Etat. — VI. Le Projet pour diminuer le nombre des procès. Utilité des dénombrements. Les académies de l'armée et de la marine.
La seule théorie qui se dégage de l'œuvre politique de l'abbé de Saint-Pierre, c'est que pour lui comme ses pour contemporains le principe d'autorité ne saurait être un objet de foi indiscutable. Elle a vécu, la doctrine du droit divin des rois que Jacques I^^ et Louis XIV sont allés emprunter à la pragmatique sanction de Louis de Bavière en 1338 ! La souveraineté n'est plus qu'une création de l'homme qui l'a constituée lui-même en sacrifiant une partie de son indépendance pojir obtenir de plus grands avantages, ou, plus exactement, dans l'espoir de rendre son sort moins misérable.
A l'origine, dit l'abbé, les hommes vivaient dans la dégradation et l'ignorance : « Ils cherchèrent dans la société de plusieurs familles et dans un même village plus de sûreté contre les violences des voleurs et des ennemis ; ils y cherchèrent plus de commodité et de secours pour la vie et dans le commerce, ce qui se fait par l'échange. La crainte d'être tués ou pillés par les villages voisins leur inspira de convenir entre eux de certaines conditions de société qui leur apportèrent divers avantages...
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Ils convinrent d'établir une société entre plusieurs villages, de former quelques lois et de choisir un certain nombre de chefs propres à faire observer les lois faites et à en former de nouvelles. Il a fallu, comme dans une famille particulière, ou laisser ou donner l'autorité et la force ou à un homme seul ou à un conseil seul et à la pluralité des voix, pour faire obéir malgré eux ceux qui ne seraient pas assez sages pour obéir aux règlements et pour voir que sans règlements, sans subordination et sans obéissance il n'y a point de société à espérer et que sans société tout mal est à craindre et presque aucun bien n'est à espérer ^. »
C'est la thèse de l'état de nature et du contrat social, ces deux éléments que l'école de Grotius venait d'introduire dans le droit naturel. Presque tous les philosophes du xviii^ siècle l'adopteront, les uns, comme l'abbé de Saint-Pierre, en constatant que l'état de nature fut un état de guerre et d'insécurité ; les autres, comme Rousseau, en prétendant au contraire que l'homme naît bon et que la société le déprave. On en voit les conséquences immédiates : la souveraineté devient une délégation consentie en droit, sinon en fait, par les sujets. Au-dessus du monarque apparaît l'intérêt du corps social et plus tard on en tirera le principe de la résistance à l'oppression considéré comme le plus sacré des devoirs.
L'cfeuvre politique de l'abbé de Saint-Pierre ne contient pas d'autres aperçus généraux. (Encore cette dissertation sur l'origine de la souveraineté n'est-elle exposée qu'incidemment dans un opuscule sur le « ministère général ».) Il ne faut donc pas chercher une théorie très nette et très précise en faveur de la royauté ou de la république. M. de Molinari assure que l'abbé fut un partisan sincère de la monarchie ^ et d'autres pourraient prétendre avec vraisemblance — en faisant remarquer que les circonstances l'obligeaient à garder une certaine réserve — qu'il fut un républicain de la première heure ^.
Nous serions fort embarrassé de prendre parti. D'un côté, il semble n'avoir pour la monarchie que de la défiance, il la redoute
1. Observations sur le ministère général. (Ouvrages de politique et de morale, t.. VI, p. 12 et suiv.).