Annales Politiques, année
ne serait plus à craindre dans le royaume, l'abbé accepterait volontiers une monarchie élective. Il suffirait alors de « mettre en œuvre la méthode du scrutin perfectionné dans les élections des rois, pour éviter les cabales intérieures et extérieures qui se font toujours pour l'intérêt particulier au préjudice de l'intérêt général ^. ^)
On a divisé en deux classes les philosophes du xviii^ siècle qui se sont rués à l'assaut du monde féodal en décadence. On a mis d'un côté les novateurs qui aspiraient — consciemment ou inconsciemment — au bouleversement total de l'organisation politique du royaume ; et de l'autre les réformateurs, esprits plus modérés qui, sans réclamer la destruction de l'édifice, demandaient d'importantes réparations. Faut-il placer l'abbé de Saint-Pierre dans la catégorie des novateurs et dire, comme on l'a fait, qu'il était « un des écrivains les plus novateurs du xviii^ siècle qui en compte tant ^ ? )> Nous verrons que oui.
Mais ce n'est pas un révolutionnaire, ou s'il l'est, c'est à son insu. La révolution et la guerre civile sont trop proches parentes pour qu'il ne les confonde pas dans une commune haine. En cela, au surplus, il est bien de son époque ; les esprits lés plus hardis ne prétendront demander comme lui que des réformes compatibles avec les principes de l'ancien régime et Camille Desmoulins pourra écrire un demi-siècle plus tard, en songeant à cette tendance d'esprit qui persistera jusqu'aux premiers jours de la Révolution : « Nous n'étions peut-être pas à Paris dix républicains le 12 juillet 1789. »
Si nous revenons à la comparaison qu'établissait l'abbé de Saint-Pierre entre sa machine gouvernementale et un orgue de barbarie, on aperçoit quels résultats désastreux se produiraient si, au lieu d'un seul enfant, il y en avait plusieurs à vouloir tourner la manivelle. Tandis qu'ils se disputeraient, un coup mal dirigé fausserait les rouages de l'instrument et l'orgue ne tarderait pas à s'arrêter. Aussi, d'après l'abbé de Saint-Pierre, la souveraineté doit-elle être attribuée à un seul homme ou à un seul conseil. Il est nettement hostile au principe de la séparation