‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 104 sur 287 · L. Amelinf, op. cit., p · texte numérisé non relu

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des pouvoirs que Montesquieu devait poser quelques années plus tard. « Il n'y a rien de pire qu'une autorité partagée, dit-il, car si une partie des associés n'est pas suffisamment subordonnée à une autorité supérieure, c'est une source des guerres civiles et les guerres civiles la source du renversement des Etats. Le gouvernement républicain lui-même ne peut être fondé que sur l'unité d'autorité et cette unité doit résider dans l'avis qui passe à la pluralité des voix du conseil suprême ^. »

De même il critique vivement les institutions de l'Angleterre, le régime des assemblées représentatives et le système électif de ce pays 2. Quant aux états généraux, il est d'accord avec Saint-Simon et presque tous ses contemporains pour les regarder comme une assemblée d'ignorants ou d'esprits vulgaires : « Quelle nouvelle lumière peut-on attendre dans la politique d'une multitude de gens qui, pour la plupart, n'en ont étudié aucune partie et parmi lesquels, comme parmi le peuple, dominent ceux qui ont le plus d'éloquence naturelle sans aucune solidité ? )) Voltaire allait traduire en vers cette opinion quelques années plus tard dans la Henriade :

« De mille députés, l'éloquence stérile

« Y fit de nos abus un détail inutile,

« Car de tant de conseils l'effet le plus commim

« Est de voir tous nos maux sans en soulager un ».

Ce que l'abbé de Saint-Pierre propose, ce sont des conseils pour aider le roi dans sa tâche et même pour le remplacer au besoin. Il a exposé sa théorie dans le Discours sur la Polysynodie paru en 1718 et dans le Projet pour perfectionner le gouvernement des états qui ne fut édité qu'en 1733.

A peine investi de la régence, le duc d'Orléans avait résolu de donner au gouvernement une forme nouvelle. Cédant aux ins-

1. Observations sur le ministère général. (Ouvrages de politique et de morale, t. VI, p. 13).

2. Observations sur les quatre principaux défauts du gouvernement d' Angleterre. (Ouvrages de politique et de morale, t. XI, p. 141 et suiv.).

tances presque unanimes de la nation, il voulut concilier l'autorité avec des formes administratives moins absolues et abolir le despotisme du règne précédent. Un projet était déjà tout préparé : celui de Saint-Simon, approuvé, disait l'auteur, par Mgr le duc de Bourgogne, Il s'agissait d'introduire la noblesse dans l'administration, « avec la dignité et l'autorité qui lui convenait », de lui livrer le gouvernement et de créer une aristocratie administrative. C'est dans ce dessein que Saint-Simon avait imaginé l'institution des conseils, « cet objet idolâtré des esprits creux de l'ancienne cour », selon le mot insolent du cardinal Dubois.

Le régent, après avoir songé un moment à imiter la constitution anglaise, adopta les conseils créés par Saint-Simon, mais y introduisit les magistrats afin de balancer l'influence de la noblesse. Sous l'autorité suprême du conseil de régence, il instituait six conseils : Celui des affaires ecclésiastiques présidé par le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, celui des affaires étrangères présidé par le maréchal d'Uxelles, celui des finances présidé par le maréchal de Villeroy puis par le duc de Noailles, ceux de la guerre, de la marine et de l'intérieur présidés par les maréchaux de Villars et d'Estrées et par le duc d'Antin.

On a sévèrement jugé l'institution du Régent. Les uns, partisans du pouvoir absolu, y voient une diminution de l'autorité royale — on l'appelait par dérision les soixante-dix ministères, — les autres, ennemis systématiques de l'ancienne monarchie, l'attaquent comme une tentative de domination oligarchique. Le plus juste reproche qu'on a pu leur faire, c'est de confondre la délibération et l'exécution. « Autant, dit d'Argenson, les conseils peuvent être utiles quand ils sont dirigés, que les questions qui leur sont soumises ont été d'avance préparées par l'autorité et que celle-ci décide souverainement après les avoir consultés, autant ils sont dangereux lorsqu'au lieu de leur laisser le soin d'éclairer le pouvoir on le leur abandonne tout entier. Alors ils dégénèrent en vraie pétaudière : on tracasse, on dispute, personne ne s'entend, et il n'en résulte que désordre et anarchie. »

Ce qui est certain aussi, c'est que les conseils furent en butte à une sourde hostilité... hostilité tellement forte que l'institution allait tomber pour faire place à un Dubois et à un Law d'abord, à une Pompadour et à une Dubarry un peu plus tard.

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Au commencement de mai 1718, quand parat le Discours sur la Poltfsynodie, les conseils n'étaient qu'à quelques mois de leur abolition puisqu'elle date du 24 octobre de la même année. Il n'était pas besoin d'être prophète pour le prévoir. D'Argenson a même prétendu que l'abbé de Saint-Pierre avait été chargé par le Régent de leur donner une sorte d'extrême-onction et de prononcer sur leur tombe l'oraison funèbre de circonstance.

L'hypothèse ne parait pas vraisemblable. Saint-Simon, qui s'est étendu sur le furieux bruit que fit alors la Polysynodie et qui était bien renseigné, dit que l'abbé (( donna l'essor à son imagination en faveur du bien public )) et suivit son propre mouvement. D'ailleurs, si jamais le Régent avait demandé l'apologie d'un système qu'il devait supprimer — ce qui est étrange — le panégyriste a pris de singulières libertés avec son programme. Rousseau nous fait remarquer fort justement que l'abbé (( tournait avec assez d'adresse en objections contre son propre système les défauts à relever dans celui du Régent, et que, sous le nom de réponses à ces objections, il montrait sans danger et ces défauts et leurs remèdes ^ ».

Ce qui est vrai, c'est que l'abbé voyait une excellente occasion d'éclairer « les bons Français » sur leurs véritables intérêts ; voilà pourquoi il parla. Beaucoup disaient : le gouvernement des conseils est déplorable, bon tout au plus pour les esprits creux et bâti sur des rêveries ^. Supprimons-le et rétablissons l'ancien état de choses. A quoi l'abbé répondit : le gouvernement actuel est déplorable, j'en conviens, mais celui que vous préconisez est pire encore. Le mieux est de prendre un troisième parti que voici : gardez l'institution des conseils, et apportez-y toutes les modifications nécessaires pour enrayer les abus. Ces modifications, j'ai pris la peine de les noter, et je les abandonne à vos réflexions.

Aussi, au début de l'ouvrage, il va montrer qu'à tout prendre « la Polysynodie ou pluralité des conseils est la forme du minis-

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