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l'abbé de satnt-pierre politique
innovation en établissant une sélection équitable entre les individus et en mettant sur le pavois des hommes de valeur. Elle aurait évité la sélection à rebours qui allait fleurir sous Louis XV et elle aurait mis fin à la vénalité et à l'hérédité des charges, une de ces plaies de l'ancien régime qui allait être parmi les principaux agents de sa chûte ^.
Ne nous demandons pas davantage si le projet était hardi et courageux. Il fallait avoir l'âme dont parle le poète, cuirassée d'un triple airain, pour s'élever avec une pareille indépendance contre les abus. Dans une saisissante image, Taine compare la France d'alors à une vaste écurie « où les chevaux de race ont double ou triple ration pour être oisifs ou ne faire que demi-service, tandis que les chevaux de trait font le plein service avec une demi-ration qui leur manque souvent. Encore faut-il noter que parmi ces chevaux de race il est un troupeau privilégié qui, né auprès du râtelier, écarte ses pareils et mange à pleine bouche, gras, brillants, le poil poli et jusqu'au ventre en la litière, sans autre occupation que de toujours tirer à soi. Ce sont les nobles de cour qui vivent à portée des grâces, exercés dès l'enfance à demander, obtenir et demander encore, uniquement attentifs aux faveurs et aux froideurs royales, pour qui l'Œil de bœuf compose l'univers ^. ))
Cette écurie, en nouvel Hercule, l'abbé de Saint-Pierre eût voulu la nettoyer ; mais il entreprenait une tâche qui dépassait ses forces. « Quand tous les avantages du nouveau plaint seraient incontestables, dit Rousseau ^, quel homme de sens oserait entreprendre d'abolir les vieilles coutumes, de changer les vieilles maximes et de donner une autre forme à l'Etat que celle où l'a successivement amené une durée de treize cents ans ! »
Depuis lors, la Révolution a passé, qui a fait table rase des institutions et ouvert à tous les citoyens, sans distinction d'origine, les carrières et les emplois publics. S'est-elle inspirée de la « merveilleuse » méthode de l'abbé de Saint-Pierre ? Il semble
1. L'abbé était bon prophète : « Ce sera un jour une des principales causes du bouleversement de la monarchie, écrit-il, si quelque roi par sa sagesse ne remédie promptement aux grands maux causés par la vénalité des charges et des emplois. » (Annales politiques, t. I, p. 65).