Jugement sur la Polysynodie de Vahhé de Saint-Pierre
que oui, car la constitution consulaire du 22 frimaire an VIII a organisé un système électoral dont la hiérarchie n'est pas sans analogie avec le scrutin perfectionné. Qu'on en juge :
Au plus bas degré de la hiérarchie se trouvent les assemblées électorales d'arrondissement, composées des cinq ou six millions de Français majeurs qui n'appartiennent pas à la classe des domestiques.
Ces assemblées désignent un dixième de leurs membres pour former une liste de cinq à six cent mille personnes, dite liste de notabilités communales. C'est parmi les membres de cette liste que le gouvernement choisit les fonctionnaires de l'arrondissement et de la commune : maires, sous-préfets, juges de première instance.
A leur tour, les notabilités communales désignent un dixième de leurs membres pour former une seconde liste de cinquante à soixante mille citoyens, celle des notabilités départementales. Le gouvernement y prend les fonctionnaires du département : préfets, conseillers généraux, juges d'appel. -*
Enfin, les notabilités départementales nomment un dixième d'entre elles pour composer la liste des notabilités nationales sur laquelle on doit prendre les ministres, les conseillers d'état, les membres du corps législatif, les juges du tribunal de cassation.
La constitution de l'an VIII n'a plus qu'un intérêt historique et depuis son abrogation beaucoup de constitutions ont régi les citoyens français. Mais on n'a plus songé au scrutin perfectionné. Peut-être n'est-elle pas encore sonnée l'heure à laquelle les gouvernants — quelle que soit d'ailleurs la forme de leur gouvernement — renonceront d'eux-mêmes à disposer des emplois publics en faveur de leurs amis et où le népotisme aura cessé d'être une réalité vivante !
Reconnaissons toutefois que les mœurs se sont sensiblement améHorés depuis que le concours a été placé à l'entrée d'une foule de carrières comme moyen de sélection. Entre le système de l'abbé de Saint-Pierre et celui de Diderot — car c'est Diderot qui le premier a eu l'idée du concours — on a donné la préférence à celui-ci. Nous ne devons pas nous en plaindre : il n'est pas de scrutin, si perfectionné qu'il soit, ou l'intrigue ne finisse par prévaloir au détriment du mérite personnel.
l'abbé de saint-pierre politique
Du scrutin perfectionné à la vénalité des charges, la transition est toute naturelle, puisque l'un devait amener nécessairement l'abolition de l'autre. De cette plaie de l'ancien régime, l'abbé s'est occupé à plusieurs reprises et dans plusieurs de ses ouvrages. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'il en pense exactement ce qu'en disait un siècle plus tard un de ses compatriotes, originaire comme lui du canton de Saint-Pierre- Eglise, et qui a pris sa place non seulement parmi les économistes, mais aussi parmi les hommes d'Etat : nous voulons parler d'Alexis de Tocque ville ^.
L'institution datait depuis longtemps déjà ; c'était même un de nos meilleurs rois, Louis XII, le père du ^peuple, qui l'avait établie pour subvenir aux frais de la guerre d'Italie et des protestations s'étaient élevées au sein des Etats généraux quand par hasard on les réunissait encore. « Qui vend office vend justice, ce qui est chose infâme » disaient-ils et ils répétaient après Montaigne ^ : « Qu'est-il plus farouche que d'une nation où par légitime coutume la charge de juger se vende et les jugements soient payés à purs deniers comptants et où légitimement la justice soit refusée à qui n'a de quoi la payer. »
Jamais cependant le mal ne fut poussé plus loin que depuis les belles années du règne de Louis XIV, « parce que jamais les besoins d'argent n'avaient été plus grands ^ ». L'abbé de Saint- Pierre avait vu les ministres créer de nouveaux offices aussi grotesques qu'inutiles, tels que les crieurs héréditaires d'enterrements, les vendeurs d'huîtres, les contrôleurs visiteurs des suifs, les contrôleurs des perruques... C'était au point que Saint-Simon pouvait qualifier très justement l'institution de