TocQUEViT.LE, op. cit., p
« gangrène qui ronge tous les ordres et toutes les parties de l'Etat. »
L'abbé n'avait qu'à s'appuyer sur le bon sens et sur la justice pour attaquer le mal. C'est ce qu'il fît... Laissons-le nous expliquer lui-même les inconvénients de la vénalité militaire ^ : Pour le faire, « rien ne paraît plus propre, dit-il, que de comparer deux armées de trente mille hommes chacune, mais dont l'une n'aura que des officiers qui ont commencé par la vénalité et l'autre dont les officiers auront monté par les degrés de valeur, de vertu et de talent et par scrutin entre trente pareils.
« Il est bon d'observer que, tout le reste étant égal, l'armée qui aura de la supériorité du côté des officiers particuliers aura de la supériorité dans le total. Or qu'est-ce qui rend un officier supérieur à un autre officier ? 1° Plus de courage. 2^ Plus de lumière et de capacité. 3° Plus de réflexion sur les expériences. Or, ,où prendra-t-il cette supériorité ? Et où prendra-t-il cette émulation si la supériorité d'argent ou d'ancienneté l'emporte sur la supériorité du mérite national ?
« Il n'y a personne qui ne sache que le manque de finances dans l'Etat pour récompenser des officiers a porté les ministres à permettre de vendre les charges de magistrature ; que la même disette a rendu vénales très mal à propos les charges de commissaires de marine et autres. La vénalité affaiblit fort nos armées ; mais comment guérir cette plaie qui s'est augmentée tous les jours ? On peut la guérir peu à peu dans douze ou quinze ans : 1° avec la méthode de remboursement par les rentes viagères ; 20 avec la méthode du scrutin perfectionné. ))
Au lieu de prier les bénéficiaires des charges d'abandonner la la place purement et simplement, l'abbé demande en effet qu'ils la vendent à un prix dont le montant, fixé par l'Etat, soit assez modique pour que dans les trois mois de la vacance il se trouve facilement quatre concurrents au moins et que « la compagnie puisse choisir celui dont elle attend plus de secours et plus d'honneur. » Il faut avouer que la méthode était très loyale et très sensée, mais quand au mois d'août 1789 l'Assemblée Constituante supprima la vénalité des charges, elle n'eut point recours aux moyens proposés par l'abbé de Saint-Pierre.
L Œuvres de 'politique et de morale, t. VIII, p. 269.
l'abbé de saint-pierre politique
La merveilleuse méthode du scrutin perfectionné, la panacée de tous les maux politiques avait encore pour but de rendre les titres honorables — traduisons : les titres nobiliaires — « plus utiles au service du roi et de l'Etat ^ ». (( Comme le mérite, les talents et les services rendus à l'Etat sont personnels, les récompenses doivent l'être aussi, dit d'Alembert ^. Ainsi la famille d'un citoyen, lorsqu'elle n'a d'autre mérite que celui de lui appartenir, ne devrait pas participer aux honneurs qu'on lui rend, si ce n'est autant que cette participation serait elle-même un honneur de plus pour le citoyen. Cette participation devraitelle donc s'étendre au-delà du temps où le citoyen peut en jouir, c'est-à-dire au-delà de la vie ? Et la noblesse héréditaire, surtout dans les pays où les nobles ont beaucoup de prérogatives, n'a-t-elle pas l'inconvénient de faire jouir des avantages dus au mérite des hommes souvent inutiles ou même nuisibles à la patrie ? »
Ce passage, on dirait que d'x4.1embert est allé l'emprunter à l'œuvre de l'abbé de Saint-Pierre, tant il résume bien le Projet pour rendre les titres honorables plus utiles à VEtat. Témoin de l'incapacité des nobles maréchaux de France et de l'inutilité des ducs, l'abbé ne proposa rien moins en effet que le titre de noblesse devint personnel et viager. En fait, c'était la suppression de la noblesse qu'il réclamait, car ce qui la constitue c'est le privilège héréditaire ; le noble, suivant l'expression de Beaumarchais, est celui qui s'est donné la peine de naître. Suppression incomplète, cependant, car l'abbé tient compte de l'état des choses et laisse aux nobles héréditaires actuels tous leurs privilèges.
Il faut donner les nouvelles lettres de noblesse « à ceux qui ont rendu de plus grands services à l'Etat, et cela se peut mesurer par la comparaison de l'utilité des emplois, et, dans chaque genre d'emploi, à ceux qui seront élus à la pluralité du scrutin. J'en dis autant, ajoute- t-il, des titres des Ducs, des Comtes, des Marquis, des Barons, titres qui ne doivent jamais être hérédi-