‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 13 sur 287 · Recherches historiques..., par Louis Drouet, p · texte numérisé non relu

Recherches historiques..., par Louis Drouet, p

l'abbé de saint-piebre

reconnaissons volontiers, mais il n'en est pas de même de sa charge d'aumônier. « L'^aumônier, dit le dictionnaire de l'Académie de 1762, paru au lendemain de la mort de l'abbé, est un personnage qui a pour mission ordinaire de distribuer les aumônes de la personne à laquelle il est attaché, de lui dire la messe et de lui réciter les prières matin et soir. »

L'objection tirée de la vie rien moins que sacerdotale qu'a menée l'abbé de Saint-Pierre serait embarrassante si nous étions au siècle présent. Mais il ne faut pas perdre de vue que nous sommes à une époque où l'église est presque une carrière et où dans les rangs du clergé se glissent des cadets de famille qui n'ont du prêtre que l'habit.

Furetière, qui fut exclu de l'académie, était prêtre. Charpentier, son irréconciliable adversaire, le lui a assez durement reproché et cependant il est avéré qu'il n'approcha jamais de l'autel, « comme le faisaient d'ailleurs de son temps beaucoup de gens de lettres et d'érudits à qui les bénéfices étaient nécessaires pour vivre ^. » Le fameux abbé de Voisenon, que Voltaire appelait plaisamment notre grand aumônier, était prêtre lui aussi, puisqu'il fut grand vicaire de Boulogne. On sait pourtant que pendant les trente dernières années de sa vie il fit toute autre chose, dans les coulisses du théâtre^ que d'en remplir le ministère. Et l'auteur de Manon Lescaut, le célèbre abbé Prévost ! Qui ne connaît sa réponse au prince de Conti, lorsqu'il lui fut présenté comme aumônier : « Je dois vous dire, monsieur l'abbé, que je ne vais jamais à la messe. — Et moi, monseigneur, répondit Prévost sans sourciller, je dois vous confesser que je ne la dis pas davantage.» »

L'abbé de Saint-Pierre, nous le constaterons, se posa toute sa vie en déiste, en adversaire même du catholicisme. La seule foi qu'il ait professée, c'est la foi au progrès. N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que c'était lui que visait Bossuet dans la magnifique péroraison de son sermon sur l'unité dé l'Eglise, quand il disait : « Déjà nous ne voyons que trop parmi nous de ces esprits libertins qui, sans savoir la religion, ni ses fondements, ni son ^ ';igine, ni sa suite, blasphèment ce qu'ils ignorent et se corrompent dans ce qu'ils savent... Docteurs sans doctrine

1. Recueil des facturns de Furetière, par Ch. Asselineau, p. xv.

LES PREMIÈRES ANNÉES

qui pour toute autorité ont leur hardiesse et pour toute science leurs décisions j^récipitées... Opposons à ces esprits légers et à ce charme trompeur de la nouveauté la pierre sur laquelle nous sommes fondés, l'autorité de nos traditions et l'antiquité qui nous réunit à l'origine des choses. »

N'est-il pas vraisemblable qu'avec de pareilles doctrines l'abbé ait préféré laisser dans l'ombre un titre qu'au fond de sa conscience il avait abdiqué et qu'il ait décliné l'honneur, en supposant qu'on le lui ait offert, de conférer à ses neveux un sacrement qui, pour lui, n'était qu'une cérémonie de pure forme ?

Enfin, au chapitre III de VEmile, Rousseau révèle un fait qui jette le plus triste jour sur les mœurs de notre personnage et semble couper court à toute discussion : C'est que l'abbé de Saint-Pierre, qui avait fait vœu de célibat « comme tous les prêtres de sa communion « se croyait tenu en conscience d'oublier son téméraire engagement ^. Or Rousseau avait rencontré l'abbé de Saint-Pierre au château de Chenonceaux, chez madame Dupin, et tout porte à croire que c'est de la bouche même de celui-ci qu'il a recueilli cette confession qui, au surplus, n'est pas faite pour nous surprendre.

Le témoignage de Rousseau est d'autant moins sujet à caution qu'il est corroboré par d'Alembert. L'abbé de Saint-Pierre, nous dit d'Alembert, « écrivit contre le célibat des prêtres... Nous n'examinerons pas jusqu'à quel point il a porté sur cet article délicat la sévérité de ses mœurs. Il assurait, au moins, qu'il avait respecté le lien conjugal. J'ai observé, disait-il, tous les préceptes du Décalogue, surtout le dernier ; je n'ai jamais pris ni le bœuf, ni l'âne, ni la femme, ni la servante même de mon prochain. Si son état ne lui permettait pas les douceurs du mariage, il pratiquait ce qu'il répétait souvent : Que ceux à qui cet engagement si naturel est interdit doivent au moins se charger de l'éducation et de la subsistance de quelques enfanls pauvres et abandonnés ^. »

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