Edit. Pourrat, t. I, p
2. Histoire des 7nembres de racadémie française, 1787, t. V, p. 115. Rousseau s'est chargé de nous raconter comment l'abbé, tout en respectant le dixième commandement entendait la loi du célibat. « On dit qu'il prit le parti d'avoir de jolies servantes avec lesquelles il réparait de son mieux l'outrage qu'il avait fait à son sexe par son téméraire engagement. »
Si son état ne permettait pas à l'abbé de Saint-Pierre de jouir des douceurs du mariage, c'est qu'il était lié au célibat autrement que par les ordres mineurs.
Reprenons le jeune de Saint-Pierre au point où nous l'avons laissé, c'est-à-dire au lendemain de sa visite à l'abbaye d'Ardennes. La théologie faisait à cette époque partie intégrante du cycle des études. Charles-François de Saint-Pierre, qui, à défaut de la soutane blanche du prémontré, s'était résolu à endosser le manteau noir du prêtre séculier, s'achemina vers Caen ^. Les jésuites possédaient à Caen le célèbre collège du Mont à la fondation duquel son grand-père, alors gouverneur de la ville, avait joué un rôle prépondérant et qui était fréquenté par près de huit cents élèves venant de Normandie, de Champagne et même de Bourgogne ^. Il est probable qu'il y fut attiré en grande partie par la présence de son frère Bernardin qui y professait la philosophie et peut-être même y exerçait déjà les fonctions de recteur ^.
C'est alors qu'il se lia d'une étroite amitié avec le fils d'un entrepreneur de Caen, Varignon, qui étudiait lui aussi la théologie et qui devait entrer à l'Académie des sciences quand l'abbé entrerait à l'Académie' française. « Un goût commun pour les choses de raisonnement soit physiques, soit métaphysiques et des disputes continuelles furent le lien de leur amitié, dit Fontenelle Ils avaient besoin l'un de l'autre pour approfondir et
1. Ce séjour de deux ap.nées au collège de Caen a fait dire à la plupart des biograplies de Fabbé de Saint-Pierre qu'il y avait fait toutes ses études.
2. Essai sur Vhistoire du protestantisme à Caen et en Basse- Normandie par A. Galland, Paris, 1898, p. 11 et suiv.
3. « Bernardin Castel de Saint-Pierre, né le 29 septembre 1649, admis dans la congrégation des jésuites le 11 octobre 1664, enseigna la grammaire, les humanités et la rhétorique, six ans la philosophie, deux ans la théologie à Caen, fut recteur... » (Sommervogel, S. J., Bibliothèque de la compagnie de Jésus, t. VII).
4. Eloge de Varignon. (Œuvres complètes de Fontenelle, édit. de 1766, t. VI, p. 159).
LES PREMIÈRES ANNEES
pour s'assurer que tout était vu dans un sujet. Leurs caractères différents faisaient un assortiment complet et heureux : l'un par une certaine vigueur d'idée, par une vivacité féconde, et par une fougue de raison ; l'autre par une analyse subtile, î)ar une précision scrupuleuse, par une sage et ingénieuse lenteur à discuter tout. ))
Pas plus qu'il ne s'était passionné pour le grec et le latin, l'étudiant ne s'éprit des sciences sacrées. « L'habitude que j'avais prise de raisonner sur des idées claires et distinctes, dit-il, ne me permit pas de raisonner longtemps sur notre théologie ^ » ce qui, du reste, ne l'empêcha pas de s'occuper dans plusieurs opuscules de choses exclusivement religieuses. L'abbé n'aimait que les discussions utiles ; il ne voulait point de ces écoles « où les jeunes ecclésiastiques apprennent à disputer tous les jours avec aigreur et avec orgueil sur des questions de pure spéculation, au lieu de disputer doucement à qui pratiquerait le mieux la justice et la . bienfaisance qui sont les principaux objets de la religion ^. » Il a même écrit qu'il faut laisser peu à peu anéantir les écoles de théologie, qu'elles ne servent qu'à troubler les consciences, à former des erreurs et surtout des haines, des schismes et des partis dans un Etat^. Le silence, voilà l'unique remède, d'après lui, qu'il convient d'opposer à cette maladie politique qui trouble la société et que finissent nécessairement par engendrer les disputes théologiques »
1. Ouvrages de politique et de 7norale, t. XIII. Préface, p. 3.
2. Annales de Castel, Ms. de V Arsenal 130 H. Dans son Credo, revu et corrigé par Voltaire (cf. ch. xiv, p. 297), on lit : « Je crois que les disputes théologiques sont à la fois la farce la plus ridicule et le fléau le plus affreux de la terre, immédiatement après la guerre, la peste, la famine et la vérole. »
3. Ms. de V Arsenal 130 H. Il ne faudrait pas en conclm^e que l'abbé prit en haine le collège de Caen, car sur le n^ 312 du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de cette ville nous lisons la note suivante de M, Mancel : « Tous les ouvrages de l'abbé de Saint-Pierre ont été doim.és par lui à la bibliothèque de l'Université où il avait fait ses études et portent pour ex dono ces mots : Tribut de reconnescence. »
4. On serait tenté de croire, à lire les lignes qui suivent, que le rêve de l'abbé de Saint-Pierre n'était pas éloigné de faire de la société ime véritable trappe. « J'ai ouï conter au feu maréchal de Bellefonds un fait à propos du silence. Il n'approuvait pas l'extrême rigidité avec laquelle les religieux de la trappe observent un silence éternehentre eux et, comme il voyait qu'il en résultait quelques inconvénients, il demanda im jour à
L'abbé de Saint-Pierre n'était pas né théologien. Il est même regrettable qu'il n'ait pas observé lui-même en la matière cette loi du silence. La théologie n'y eut rien perdu et notre personnage n'eut fait qu'y gagner.
Ses études terminées, il s'achemina vers Paris ^.
l'abbé, qui avait rétabli la grande réforme du fameux saint Bernard, s'il ne serait pas plus à propos de relâcher un peu de la rigueur de la règle sur l'article du silence. N'êtes-vous pas très édifié, lui répondit l'abbé, de leur vie innocente, de leur mortification, de leur pénitence, de leurs pieux exercices, du service divin et de leur grande obéissance ? Ne voyezvous pas qu'ils opèrent leur salut dans l'union et dans la charité ? Or, si je relâchais tant soit peu de la sévérité du silence, comme chacun de ces vertueux religieux a ses opinions, ses préjugés et son degré de lumières, il y aurait bientôt des disputes, des divisions et des partis parmi eux. Je ne dois qu'à leur grand silence la grande obéissance, la grande tranquillité et la grande union de ces cent quarante hommes qui composent cette communauté dont vous admirez la vertu. Je puis vous assurer que, sans ce silence qui a ses inconvénients comme vous le dites, je ne les tiendrais jamais unis et paisibles. Ainsi ils tomberaient dans des inconvénients incomparablement plus considérables que ceux que vous avez remarqués et qui naissent de ce silence qui vous paraît excessif et que vous reprochez à la règle de saint Bernard. » Projet pour faire cesser les disputes séditieuses, des théologiens. ( Ouvrages de politique et de morale, t. V, p. 162).
1. On trouve dans les Ouvrages de politique et de morale, t. XII, p. 267, une note de l'abbé de Saint-Pierre intitulée : Le séjour des villes capitales est le plus désirable.