Lettre du 7 janvier 1724. Ms. Genty
l'abbé de saint-pierre financier
ne semble pas qu'il faille prendre à la lettre toutes ses affirmations. C'est ainsi qu'il déclare que l'intendant de Rouen, M. de Gasville, se donne beaucoup de mal pour rectifier le recouvrement de la taille; or quinze jours plus tard, le 1^^" février 1724, le procureur en l'élection de Pont-Audemer, M. Varenne, ayant appris les espérances que le bon abbé fondait sur M. de Gas ville, lui écrit pour l'avertir que cet intendant « n'est pas très porté pour l'établissement de la nouvelle taille et qu'il fait des difficultés )) ; et Varenne déclare que des six personnes de l'élection, il est le seul partisan du système « admirable » de l'abbé de Saint- Pierre.
C'est un peu plus tard, vers 1730, que le Projet de Taille Tarifée commença véritablement à être mis en pratique. Quand on eut constaté le peu de succès qu'obtenaient les essais entrepris sous l'empire des idées de Boisguillebert et de Vauban, Fleury se tourna du côté de l'abbé de Saint-Pierre. Au mois de mars 1732 une lettre circulaire du Conseil, adressée aux intendants, faisait connaître l'intention du contrôleur général Orry d'appliquer le système de la Taille Tarifée, et peu de temps après, les intendants recevaient un plan dressé par le contrôleur.
Ce plan, qui était avec des modifications celui de l'abbé, fut mis en pratique dans plusieurs généralités, à Caen, à Tours, à Alençon, à Soissons, à Rouen, en Guyenne, à Châlons, en Picardie et à Limoges. Aussi voyons-nous l'abbé de Saint-Pierre se mettre en relations avec les intendants. Il travaille avec eux quand les affaires de leur généralité les appellent à Paris ; il leur écrit de longues lettres ; il n'hésite même pas à entreprendre des voyages fatigants pour se rendre compte par lui-même des résultats pratiques de son système ; il se fait renseigner par les curés de campagne sûr les plus petits détails ; il donne des conseils, rédige des mémoires, et, malgré les années, il semble avoir gardé toute l'ardeur d'une jeunesse, confiante en l'avenir, C{ui n'a pas encore eu de désillusions.
« J'ai travaillé utilement en Normandie à l'établissement de la taille tarifée, écrit-il le 2 août 1736, à madame Dupin, et j'en ai beaucoup de joie, car j'en espère un grand soulagement pour dix-huit cent mille pauvres familles taillables, opprimées par des protections partiales et injustes. Je voudrais bien aussi mettre l'ouvrage en train en Touraine, mais je l'espère peu ; je ferai
l'abbé dïï saint-pierre
pourtant un voyage à Tours pour essayer. La cessation des malheurs journaliers de tant de malheureux serait pour moi une grande source de plaisir ^. »
Ce que l'abbé oublie de dire, c'est que dans la généralité de Caen, son projet n'eut qu'un succès médiocre. Beaucoup de taillables négligeaient de donner leurs déclarations par écrit ou bien en donnaient d'inexactes, et les commissaires ne se montraient pas assez consciencieux pour vérifier les déclarations ou pour rédiger les procès-verbaux des contestations qui s'élevaient entre les taillables. Aussi ne voit-on pas se renouveler à l'apparition des Tarifs en Normandie les réjouissances qui avaient marqué à Lisieux en 1717 l'établissement de la Taille proportionnelle. Les fêtes, raconte un mémoire du temps, durèrent toute une semaine, les rues étaient allumées, les familles que la taille avait divisées donnèrent de grands dîners en signe de réconciliation. « On a vu tant de joie répandue sur tous ces visages qu'on a jugé par là combien le peuple est sensible au bonheur d'être délivré des misères de l'imposition arbitraire ^. )>
A Tours, l'abbé obtenait plus de succès. Les essais avaient pleinement réussi, et le conseil, satisfait du résultat obtenu, envoya des ordres à l'intendant pour continuer la Taille Tarifée là où elle existait déjà, et pour l'établir là où elle ne l'était pas encore.
Mais ce fut en Picardie et à Limoges que le projet rencontra le plus de sympathies, et l'abbé de Saint-Pierre a eu soin de publier les deux lettres que les intendants de ces généralités, Chauvelin et Aubert de Tourny, lui adressèrent à ce sujet ^.
L'abbé avait écrit le 18 octobre 1740 à M. de Tourny* pour lui demander combien il y avait de paroisses tarifées dans la généralité de Limoges, et pour le prier de lui envoyer les imprimés de Taille Tarifée de l'année. L'intendant lui répondit le 28 octo-
1. Le Portefeuille de Madame Dupin, publié par le comte de Villeneuve- Guibert, p. 175.
2. Bibliothèque nationale, Lf.^''' 16. « Relation des réjouissances qui se sont faites en la ville de Lisieux pour rétablissement de la taille proportionnelle en la dite ville. »