CHAPITRE II
l'arrivée a paris
I. Les sciences à Paris à la fin du xvii^ siècle. — II. Influence des milieux scientifiques sur l'abbé de Saint -Pierre. — III. La cabane du faubourg Saint -Jacques. L'abbé se consacre à l'étude de la morale puis de la politique. — IV. Le salon de madame de Lambert. L'abbé est reçu à l'Académie française.
L'abbé de Saint-Pierre vint se fixer à Paris en 1680 ^ et immédiatement il se mit à courir, suivant sa propre expression, après tous les savants en vogue, car il avait l'ardeur de celui qui sort d'un long jeûne et qui veut réparer le temps perdu. « J'allais, dit-il, au cours d'anatomie de feu M. Duverney. J'allais au cours de chimie de feu M. Lemery. J'allais à diverses conférences de physique chez M. de Launay, chez M. l'abbé Bourdelot et chez d'autres ^. »
Le voilà en plein dans le courant qui à cette époque entraîne tous les esprits vers les études scientifiques et qui en même
1. M. Goumy a cru devoir fixer après Fontenelle (Eloge de Varignon, édit 1766, t. VI, p. 159) l'arrivée de l'abbé de Saint-Pierre à Paris en 1686, en cette fameuse année de la fistule qui divise en deux parts le règne de Louis XIV. L'abbé n'aurait vu que le déclin du règne, ce qui expliquerait son antipathie contre celui auquel « les moins habiles ne donneront jamais le nom de Louis le Grand. » Le manuscrit 950 de la bibliothèque de Rouen (p. 214), qui contient l'autobiographie de l'abbé, fixe son arrivée dans la capitale en 1680 et nous lisons dans le discours de M. de Beaurepaire (p. 12) un extrait de manuscrit qui dit : « Je commençai à écrire des raisonnements et des faits sur la physique à Paris vers 1681. >• Du reste, Bomdelotj dont l'abbé suivait les cours, est mort en 1685.
2. Projet pour des conférences sur la physique. (Ouvrages de politique et de morale, t. V, p. 324).
temps les éloigne de l'idée religieuse. Disons-en quelques mots, ils vont nous aider à analyser notre personnage et à faire sa psychologie.
C'est alors que s'ouvrent partout des cours, des conférences et des écoles, où se coudoient les grands seigneurs, les bourgeois, les membres du clergé, les femmes elles-mêmes pour puiser à un enseignement qui les attire par le charme de la nouveauté. La science, reléguée jusque-là sur des cimes inaccessibles aux profanes, a quitté son air revêche pour prodiguer à la foule ses plus séduisants sourires, pénétrer partout et marquer tout de son empreinte. Le Journal des Savants se fonde pour faire connaître « les expériences de physique et de chimie, les nouvelles découvertes, les machines et inventions utiles ou curieuses, les observations du ciel et ce que l'anatomie pourra trouver de nouveau dans les animaux ». Molière mettra sur la scène des personnages en chair et en os quand il criblera de ses railleries une Armande ou une Bélise et Chrysale ne fera qu'interpréter l'opinion courante en plus d'un ménage bourgeois en disant à Philaminte :
« Les femmes d'à présent sont bien loin de ces mœurs,
« Elles veulent écrire et devenir auteurs.
« Nulle science n'est pour elles trop profonde,
« Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde.
« Les secrets les plus hauts s'y; laissent concevoir
« Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
« On y sait comme vont lune, étoile polaire,
« Vénus, Saturne et Mars dont je n'ai point affaire,
« Et dans ce vain savoir qu'on va chercher si loin
« On ne sait comment va mon pot dont j'ai besoin ^ »
Ecoutons parler l'abbé de la Roque : « Depuis que les mathématiques, dit-il 2, ont trouvé le secret de s'introduire jusque dans les ruelles et de faire passer dans le cabinet des dames les termes d'une science aussi sérieuse et aussi solide que les mathématiques, on dit que l'empire de la galanterie va en déroute, qu'on n'y parle plus que de problèmes, corollaires, théorèmes, angles droits, rhomboïdes, etc.. et .qu'il s'est trouvé depuis peu deux .demoiselles dans Paris, à qui ces sortes de connaissances ont tellement embrouillé la cervelle, que l'une n'a point voulu