Journal des Savants, 4 mars 1686, p
l'arrivée a paris
entendre une proposition de mariage, à moins que la personne qui la recherchait n'apprit l'art de faire des lunettes, dont le Mercure Galant a si souvent parlé, et que l'autre a rejeté un parfait honnête homme parce que, dans un temps qu'elle lui avait prescrit, il n'avait pu produire rien de nouveau sur la quadrature du cercle. )) Et le journaliste ajoute : « Elles sont de meilleure foi, sans doute, que celle dont parle M. de Girard dans sa philosophie des gens de cour, car elle se maria sans mettre à aucune épreuve philosophique le mari qu'on lui proposait. Il est vrai qu'elle n'y trouva point son compte, puisque son mari mal endurant, fatigué de la voir passer les nuits à chercher avec des lunettes s'il y a des hommes dans la lune, la fit mettre en religion. Il y a des maris qui seraient bien aise que leurs femmes ne passassent leur temps qu'avec les étoiles ! ^ »
Dans un écrit intitulé : Conversation de V académie de M. Bourdelot, daté de 1673, un sieur Legallois nous apprend qu'il y a à Paris (( un grand nombre d'Académies toutes célèbres et de toutes sortes de caractères. Il y en a, dit-il, de publiques où tout le monde est bien venu, et de particulières où il ne va que ceux qui les composent. Il y en a où l'on traite indifféremment toutes sortes de matières, et d'autres où l'on ne parle que d'un seul sujet à chaque conférence. Il y en a dont les entretiens ressemblent à des conversations particulières, et d'autres où l'on ne confère qu'après qu'un particulier a longuement discouru sur quelque matière déterminée. »
Au nombre de ces « académies » que fréquente l'abbé de Saint-Pierre et où les jeunes savants et les étrangers viennent exposer les doctrines nouvelles et essayer leurs talents, figure celle de l'anatomiste Duverney, docteur de l'Université d'Avignon. Il a quitté sa ville natale pour venir à Paris où il donne des leçons au Grand Dauphin. Professeur d'anatomie au jardin du roi, il met tellement à la mode la science qu'il enseigne, qu'au rapport de Fontenelle, on se passe de main en main les pièces qu'il a préparées, et elles fournissent dans les salons le thème de la conversation du jour ^.
1. Cf. dans le Grand Cyrus de mademoiselle de Scudéry le portrait de Damophile.
2. « Je me souviens, dit Fontenelle, d'avoir vu des gens de ce monde-là qui portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui pour avoir le
A côté de Duverney, il faut placer^le chimiste, ou plutôt l'apothicaire Lemery qui porte à la science cabalistique de l'alchimie lés premiers coups dans son laboratoire de la rue Ga lande. Esprit original, doué d'une parole pénétrante et primesautière, il acquiert bientôt une popularité telle qu'on s'écrase à ses cours où l'on voit les plus jolies mains tenir le scalpel, toucher des cornues, préparer des expériences, et de futurs présidents à mortier disséquer des grenouilles.
Mais le premier rang appartient sans conteste au médecin Pierre Michon, plus connu sous le nom de l'abbé Bourdelot, personnage remuant, ambitieux, plein de savoir faire, qui, après s'être glissé à la cour de Suède, après avoir capté la confiance du grand Condé et de sa famille, mène de front la philosophie et l'art médical sans négliger la poésie, la musique, et même à l'occasion la diplomatie. C'est ' le médecin à la mode, auquel sont dévolues la tâche et l'honneur de désencombrer l'intestin rebelle de la princesse Palatine, et de dégonfler la rate de madame de Sévigné.
Bourdelot avait créé autour de lui une véritable académie, faisant pour les hommes de, science ce que Conrart avait déj à fait pour les hommes de lettres, et il n'avait pas tardé à éclipser tous les cénacles concurrents. Chaque samedi ses auditeurs se réunissaient chez lui rue de Tournon, et l'un de ses disciples nous a laissé en plusieurs volumes ce qu'on pourrait appeler le procès-verbal de ces réunions, qui ne laisse pas d'être curieux ^. On y voit l'assistance discuter à propos des maladies astrales — d'une pierre qui attire le venin des morsures venimeuses — d'une dent qui, ayant été arrachée à un jeune homme et mise dans un coffre, en produisit trois autres à côté d'elle. On y apprend de la bouche de l'abbé Bourdelot pourquoi le vin rend certains hommes comme des singes, d'autres comme des pourceaux et d'autres comme des lièvres : c'est que les esprits du vin rencontrent dans les premiers un sens spiritueux qui les rend gaillards ; dans les seconds un sens plein de pituite qui les
plaisir de les montrer dans les compagnies, surtout celles qui appartenaient aux sujets les plus intéressants. » (Eloge de Duverney).
1. Cf. Le Correspondant des 25 avril et 25 mai 1908 : Un médecin courtisan au XVI siècle, Bourdelot, par MM. J. Lemoine et A. Lichten- BERGER. Ces articles ont été réunis en volume en 1909 chez Hachette.
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rend pesants ; et dans les troisièmes un sens plein de bile qui les rend maniaques. Il expliquait encore qu'il y avait en nous deux sortes d'esprits, les uns ronds, volatils et mobiles qui font la joie, l'amour et l'espérance ; les autres aigres, fixes et pointus qui font la haine, la crainte et l'envie. Il avait écrit que ses conférences étaient établies pour purger le genre humain des erreurs introduites par l'ignorance des hommes. « Nous allons droit à la vérité, disait-il, et nulle autorité ne nous en impose ! »
Nulle autorité, en effet, ne leur en imposait pas plus en philosophie et en théologie qu'en tout autre ordre d'idées ; car l'abbé Bourdelot en prenait à son aise avec tout le monde. Du père Malebranche il se plaisait à répéter que c'était un coupeur de cheveux en quatre. « Je ne suis pas prédicateur, disait-il en parlant de Bourdaloue lui-même et de ses confrères, mais, en fait de morale, je leur ferai voir des pays qui leur sont inconnus »
Nulle autorité ! C'est le programme, c'est la devise non pas seulement du maître, mais aussi de ses disciples. En vain Huet essaie-t-il de cantonner la raison dans son domaine et lui demande-t-il d'abandonner « à la foi la solution des problèmes qui touchent à Dieu, notre âme et la liberté. » En vain concède-t-il que la foi, de son côté, « laissera la raison étudier à son gré les choses naturelles et profanes, la physique et l'histoire ^, » Bossuet perd son temps à écrire le 21 mai 1687 : « Croyez-moi, monsieur, pour savoir de la physique et de l'algèbre et pour avoir quelques vérités générales de la métaphysique, il ne s'ensuit pas pour cela que l'on soit fort capable de prendre parti en matière de théologie... », et quand Fénelon, rééditant sous une forme fantaisiste le mot de Pascal contre les géomètres, recommande « de se défier des ensorcellements et des attraits diaboliques de la géométrie )), sa parole reste sans écho. De jour en jour on prend goût au fruit défendu.
Remarquez au pied de la chaire de Bourdelot ce jeune homme de 25 ans, frêle et délicat, logé rue de Cléry chez les frères Corneille, qui (( après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quin-
1. Cf. G. Lanson, Origines et premières manifestations de V esprit philosophique dans la littérature française de 1675 à 1748. (Revue des cours et conférences, 1907-1910).