‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 166 sur 287 · Ihid., t. IX,. p · texte numérisé non relu

Ihid., t. IX,. p

l'abb:è de saint-pierre historien

les jugements sévères que nous venons de porter ne visent pas cet ouvrage. Ici, l'abbé n'est plus égaré par l'ignorance. Il raconte dans l'ordre chronologique les principaux faits qui se sont déroulés depuis 1658, année de sa naissance, jusqu'en 1739, en y ajoutant, comme toujours, ses observations personnelles. Mais il s'agit d'événements dont il a été le témoin, de personnages qu'il a connus, et il devient un historien ou plutôt un chroniqueur sérieux qui expose clairement les faits, les apprécie avec justesse et en tire à propos la moralité. Il a le droit d'écrire en tête de ses Annales ^ : « J'ai passé plus de cinquante ans à la Cour et dans la viUe capitale ; j'ai connu personnellement la plupart des princes, des ministres, des généraux et ceux qui ont fait les principaux personnages de mon temps. J'ai médité sur la plupart des affaires dont j'écris : j'ai été témoin ou j'ai parlé aux témoins. »

Il est bien renseigné et il le montre. S'il introduit la plupart des idées qu'il a émises ailleurs, c'est sous une forme nette et concise, avec une adresse qui étonne. Aussi les critiques s'accordent-ils à dire que les Annales Politiques sont le meilleur et le plus intéressant de ses ouvrages.

Voltaire a eu beau les traiter de dédaigneuse façon ^, son avis n'a pas force de loi. On a même assuré ^ que, si le Siècle de Louis XIV l'emporte de beaucoup par sa clarté, le naturel, la rapidité et l'harmonie du style, l'ouvrage de l'abbé est supérieur à celui de Voltaire comme valeur historique : « Quoiqu'il n'y ait nulle comparaison, disait Grimm entre le bon sens lent et tranquille de l'abbé de Saint-Pierre et le génie de M. de Voltaire, je ne balancerais pas à donner la préférence à ces Annales sur le Siècle de Louis XIV. Dans celui-ci je ne vois presque partout qu'un panégyriste d'autant plus dangereux qu'il est plus séduisant et qui vante comme belles et comme grandes beaucoup

1. Annales Politiques. Edition de 1757. Préface. T. I, p. 11.

2. « Ces Annales, il le faut avouer, sont une satire continuelle de ce monarque qui méritait plus d'estime, et cette satire n'est pas assez bien écrite pour faire pardonner son injustice. » Cf. Défense de Louis XIV contre les Annales politiques de Vahhé de Saint -Pierre. (Voltaire. Œuvres complètes. Edit. Moland, t. XXIX, p. 267.)

3. Sabatier de Castres dans Les Trois siècles de la littérature française. Paris, 1772, t. III, p. 262.

4. Lettre du 15 février 1758. (Correspondance, t. III, p. 474).

d'actions qu'une philosophie épurée méprise et condamne. »

Voltaire, en effet, flatte peut-être trop la mémoire de Louis XIV il se laisse éblouir par la magnificence du grand roi et par le bruit du canon. L'abbé de Saint-Pierre, au contraire, se plaçant toujours au point de vue utilitaire, envisage les choses avec plus de sang-froid et moins de partialité. Si le Siècle de Louis XIV est le beau côté de la médaille, les Annales Politiques en sont le revers, et c'est pourquoi, même après avoir lu et admiré le livre de Voltaire, il n'est pas sans intérêt, si l'on veut se faire une idée vraie de cette époque, de connaître également l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre. Nous n'en parlerons pas davantage ici, et l'on voudra bien se reporter à l'édition annotée que nous venons de publier ^.

Quant aux autres ouvrages historiques de notre auteur, nous croyons suffisant d'en tourner rapidement les feuillets. Seules, les Observations politiques sur le gouvernement des rois de France méritent d'attirer quelques instants l'attention.

Dans les Observations pour rendre la lecture des hommes illustres de Plutarque beaucoup plus agréable et plus utile ^, et dans le Discours sur le grand homme et F homme illustre ^, l'abbé de Saint- Pierre a passé en revue quelques-uns des personnages les plus célèbres de l'antiquité et des temps modernes : Thésée, Romulus, Solon, Epaminondas, Alexandre, Caton, Scipion l'Africain, César, Sylla, Descartes, Charles-Quint et Henri IV. Ce qui nous intéresse, c'est que pour les mieux juger, pour donner de leur caractère une appréciation plus nette, il a cru bon de bâtir tout d'a.bord une théorie des grands hommes qui, à défaut d'autre mérite, ne manque pas d'originalité. Cette théorie lui servira de pierre de touche et il placera chaque personnage dans l'une des trois classes qu'il distingue : hommes puissants, hommes illustres et grands hommes.

Page 1