Maigron, op. cit., p
4. Projet pour des conférences sur la physique. (Ouvrages de politique et de morale, t. V, p. 324).
l'arrivée a paris
de s'étendre, que les vérités d'ordre moral ne se traitent pas comme un théorème de géométrie ou un problème d'arithmétique. Ce n'est ni avec une cornue ni par une équation algébrique que se démontrent l'immortalité de l'âme ou les maux qu'engendre la guerre, pas plus qu'on a recours au dynamomètre pour calculer la force d'un raisonnement. « Que pensez-vous, demande La Bruyère ^, de celui qui veut scier avec un rabot et qui prend une scie pour raboter ? » Quelques contemporains de l'abbé de Saint-Pierre ne l'ont pas compris, et lui moins que tout autre. Ne prend-il pas des airs de triomphe quand à la suite d'un raisonnement il écrit les quatre lettres cabalistiques : C. Q. F. D. 2 !
Le milieu que fréquentait l'abbé de Saint-Pierre n'était pas seulement scientifique ; il apparaît aussi comme profondément hostile au catholicisme et même à toute idée religieuse. Or c'est précisément cet état d'esprit que nous retrouverons maintenant chez notre personnage et qu'il conservera jusqu'à la fin de sa vie.
Que faut-il en conclure ? Faut-il penser qu'à ce moment s'opéra en lui-même une transformation radicale qui, en déracinant les croyances de son enfance et de sa jeunesse, le fit passer subitement dans les rangs de ceux qu'on appelait alors les libertins ? Est-il vraisemblable que l'élève des jésuites, resté jusque-là fidèle aux enseignements de ses maîtres, se trouva comme tant d'autres brusquement entraîné par le courant ?
Au premier abord, tout semble faire croire à une évolution radicale complète : les traditions profondément religieuses qu'il avait trouvées dans l'héritage du baron de Saint-Pierre et de sa femme ^ — l'atmosphère de piété, nous dirions presque de mysticisme, dans laquelle il avait vécu à Rouen près de l'abbesse des bénédictines — l'éducation à la fois intelligente et forte qu'il avait reçue chez le curé Doyard et au collège des jésuites — la velléité qu'il avait eue à dix-sept ans d'entrer chez les pré-