‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 183 sur 287 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'abbé de saint-pierre éducateur

I. Prééminence de la morale. Suppression des langues mortes. Programmes très chargés. — II. Avantages de l'éducation publique sur l'éducation privée. L'abbé veut faire instruire les Dauphins dans les collèges. — III. L'éducation des filles, — IV. Il est anti-féministe. — V. L'éducation du peuple.

Est-ce pour avoir vu les bénédictins à l'œuvre dans son abbaye de Tiron que l'abbé de Saint-Pierre s'est occupé toute sa vie de l'éducation des enfants ? Il ne le dit pas, mais au surplus, la question de l'éducation n'était-elle pas assez importante par elle-même pour fixer les regards de ce moraliste toujours soucieux de perfectionner l'humanité ^ ! Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'il y ait consacré non seulement un livre tout entier 2, mais encore de nombreux mémoires insérés dans ses Ouvrages de Politique et de Morale ^. Si les éducateurs qui travaillaient devant lui n'ont pas été étrangers à l'adoption de toutes ses théories, c'est seulement en ce sens qu'ils lui ont permis de se mettre face à face avec la réalité et de constater dans les diverses

1. « J'ai toujours regardé l'éducation de la jeunesse non seulement comme une partie principale du bon gouvernement, mais encore comme la base de la crainte et de l'espérance religieuse qui doivent dominer dans notre conduite. » ( Préface du Projet pour perfectionner V éducation.)

2. Projet pour perfectionner Véducation dans les collèges. Paris, Briasson 1728.

3. Avantages de Véducation des collèges sur Véducation domestique (t. XI, p. 108-122 ; t. XII, p. 294 ; t. XV, p. 264-304, t. XVI, p. 359-425). — Education des enfants chez les maîtres de pension (t. XIV, p. 32-110). — Education, plan général (t. XVI, p. 425). — Questions sur Véducation des collèges (t. X, p, 201-210). — Additions aux traités de Véducation (t. VII, p. 199-228).

méthodes pédagogiques les avantages ou les inconvénients que la pratique pouvait dévoiler.

Il faut rappeler aussi qu'on s'occupait de plus en plus de l'éducation. Pour ne citer que les principaux livres écrits sur ce sujet, il y eut à l'époque VEducation des Filles de Fénelon ; le Télémaque ; le Traité des Etudes de Rollin ; les Pensées sur r éducation de Locke traduites en 1728 ; les Avis d'une mère à son fils et les Avis d'une mère à sa fille de madame de Lambert, et bientôt allait paraître le plus fameux de tous, V Emile de Rousseau.

Tous ces auteurs ont une idée commune avec Montaigne quand ils subordonnent l'instruction à l'éducation et toutes les~ études à l'enseignement de la morale. Ils répètent après l'auteur des Essais : « Si l'âme de l'enfant n'en va en meilleure branle, j'aimerais autant qu'au lieu d'étudier il eût joué à la paume. » C'est l'école du bon sens.

L'abbé de Saint-Pierre a trop souci de la morale pour ne pas être de cette école-là. La véritable éducation tend à l'action. « Ma science est d'apprendre à vivre )) disait Montaigne, et il répétait sous toutes les formes que le gain de l'étude c'est de devenir « meilleur et plus sage )). S'il s'est attaqué avec tant de vivacité à l'instruction purement livresque, c'est précisément parce qu'elle avait le tort de négliger l'éducation pratique et morale. « Celui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux que tu" vois sortir après minuit d'une étude, penses-tu qu'il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? »

L'abbé de Saint-Pierre ne dira pas autre chose : « Tout le monde convient, écrit-il ^, que dans l'éducation il est incomparablement plus important au bonheur des enfants et de la société de les rendre beaucoup moins colères, moins impatients, moins impolis, moins présomptueux, moins fiers, moins méprisants, moins étourdis, moins imprudents, moins indiscrets, moins menteurs, moins légers, moins opiniâtres, moins médisants, moins haineux, moins malfaisants, en un mot moins injustes qu'ils ne sortent présentement du collège. Ces mauvaises habitudes, lorsqu'elles n'ont pas été anéanties par les habitudes

1. Questions -pour 'perfectionner V éducation des collèges, p. 1.

l'abbé de SAINT-riERRE ÉDUCATEUR

contraires, ne font que croître à mesure que l'on avance en âge, et se manifestent à l'occasion d'objets plus importants.

« Tout le monde convient qu'il serait incomparablement plus avantageux, soit pour les écoliers, soit pour leurs familles, soit pour leurs concitoyens, si par des répétitions fréquentes et journalières et par d'autres exercices on leur donnait dans le collège de beaucoup plus fortes habitudes qu'on ne leur donne présentement à l'obéissance, à l'observation de la discipline, à la constance dans le travail, à la patience dans les injures, à l'indulgence pour les fautes des autres, à la politesse et à la discrétion dans les discours et dans les actions, aux manières douces et modestes, à la justesse dans les expressions, à raisonner conséquemment, en un mot à l'observation de toutes les parties de la prudence, de la justice et de la bienfaisance chrétienne, que si par d'autres nombreuses répétitions on les rendait plus habiles à parler et à composer en prose et en vers latins ou grecs.

(( De sept ou huit heures que l'on emploie par jour à l'éducation, on en emploie plus de six aux exercices qui regardent les bagatelles, ne convient-il pas d'en employer au moins quatre aux exercices de ces vertus dont les habitudes sont dix fois plus importantes à l'augmentation du bonheur des enfants et de leurs concitoyens ? «

Seulement, il y a cette différence entre Montaigne et l'abbé de Saint-Pierre, indépendamment du style, que l'un esquisse la théorie et laisse au lecteur le soin de juger lui-même. L'abbé, au contraire, aborde le côté pratique, et quelles illusions il se fait à ce point de vue ! Il se complaît dans des développements interminables qu'il juge nécessaires pour faire pénétrer sa pensée au plus profond des esprits, et il ne réussit qu'à la rendre fastidieuse. Il tourne et retourne autour de son principe, le délaye le plus longuement possible, et il finit par nous le déprécier... d'autant plus qu'il en tire des conséquences absurdes et qu'il se fait d'étranges illusions sur les moyens à prendre pour les réaliser.

Il enseignera la vertu comme la géométrie, le latin ou la littérature ! « Ne pourrait-on pas dès les premières années, demande-t-il ^, employer une grande partie des heures du matin

1. Questions pour pprfectionner V éducation des collèges, p. 3 (Ms. Genty)

aux exercices les plus importants, à conter des histoires où il y ait des actions vertueuses à louer ou des actions injustes à blâmer... et leur apprendre ainsi à bien juger du bon et du mauvais ? Ne pourrait-on pas dans la même matinée leur faire remarquer la justesse et la conséquence d'un discours, l'injustesse et l'inconséquence d'un autre discours ? )> Il faudrait encore leur apprendre des formules vertueuses mises autant que possible « en beaux vers » et leur faire accomplir des devoirs de vertu. « Faites-moi un acte de prudence, dira le maître à l'élève, faites-moi un acte de justice... » L'abbé n'oublie qu'une chose, c'est de réclamer l'institution de professeurs de vertu. C'eût été la conséquence rigoureuse de son système et il n'aurait pas manqué d'ajouter quelques pages à son livre pour indiquer les qualités à exiger de ces professeurs, la place hiérarchique à leur donner au milieu de leurs collègues, et le montant du traitement à leur attribuer.

Il propose encore de jouer de temps en temps des scènes vertueuses dont les écoliers seront les acteurs, mais les jésuites l'avaient devancé en instituant ces représentations théâtrales dont les jansénistes de Port-Royal se scandalisaient. Dans son plan les élèves étaient intimement associés à l'œuvre de leur éducation et se formaient en jurys pour décerner l'éloge et le blâme « en présence et sous la présidence du régent ». Ce n'est pas non plus une idée nouvelle, puisque chez les jésuite» la police de la classe incombait aux meilleurs élèves surnommés decurions ou préteurs.

Comme les collégiens de l'abbé de Saint-Pierre passaient la moitié de la journée aux études de vertu, il semble bien que les autres matières devaient en souffrir : c'étaient les « exercices moins importants ! » Aussi l'abbé ne voit-il aucun inconvénient à simplifier le plus possible, sinon à supprimer le latin et le grec. A quoi cela avancerait-il les jeunes étudiants ? Il ne s'agit pas d'en faire des Romains, des Athéniens ou des Spartiates, mais des hommes à peu près bons à tout, comme dirait Duclos : « Nous avons dix fois plus besoin dans le cours de la vie des opérations de l'arithmétique et de la géométrie pratique pour niveler, pour mesurer les parties de la terre, pour lever des plans, pour arpenter ; de la géographie ; de l'histoire des hommes

l'abbé de saint-pierre éducateur

illustres, que de nous amuser à faire des vers grecs, des amplifications de rhétorique, des vers latins... On nous apprend l'inutile et on nous laisse ignorer le plus important ^. — La connaissance des langues, écrit-il ailleurs, n'est guère utile qu'autant qu'elles peuvent servir au commerce des marchandises... Un jour viendra même que nous sentirons que nous aurons moins besoin de savoir les langues mortes que le malabarais et l'arabe 2. »

Là encore il se rapproche de Montaigne qui, l'un des premiers, avait secoué le joug des langues classiques, et qui a dit : « C'est un bel agencement sans doute que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher... Je voudrais premièrement bien savoir ma langue et celle de mes voisins. »

Cependant, les jouissances intellectuelles sont quelque chose dans la vie, en élargissant l'horizon borné de nos vues ! et l'abbé semble l'oublier. Il faut rappeler, à sa décharge, que l'étude du latin occupait alors dans les études une part beaucoup trop importante. Chez les jésuites comme à Port-Royal et dans l'Université, l'histoire était bannie presque totalement : on ne l'enseignait qu'à propos d'un texte classique ; de même, les sciences étaient fort négligées malgré l'influence des idées cartésiennes. Seul, l'Oratoire avait donné à la langue française la place prépondérante — et l'Oratoire ne possédait pas beaucoup de collèges.— ; seul il avait créé des chaires spéciales pour les sciences et l'histoire. Ne faisons donc pas grief à l'abbé de Saint-Pierre de vouloir moderniser à l'excès l'enseignement secondaire. Il a droit à des circonstances atténuantes.

Il y a aussi du Montaigne dans l'abbé de Saint-Pierre quand il veut instruire l'enfant sans contrainte, comme en se jouant. Mais quelle naïveté de penser qu'en donnant à certains travaux le nom de jeux : jeux du dictionnaire, jeux d'histoire, jeux de commerce, les écoliers s'y laisseront prendre ! Il aurait dû commencer par éliminer la paresse, ce vice avec lequel il faut toujours compter. Pourquoi ne s'en est-il pas aperçu, soit à Tiron, s'il passait l'inspection des classes, ce qui est très vraisemblable, soit à Paris dans les pensionnats de MM. d'Alibart et Saint- Isbert pour lesquels il écrivait des plans d'études ^ ? Les pro-

Page 1