Cf= Pièces justificatives, p
grammes qu'il élabore sont tellement chargés, les règlements si méticuleux que ce serait merveille si les élèves de ces honorables maîtres de pension avaient jamais pris la maison qui les abritait pour le Paradis terrestre... Du Paradis terrestre, le programme de l'abbé ne pouvait leur rappeler que la sentence terrible : Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front.
La meilleure remarque de l'abbé pour le perfectionnement de l'éducation est peut-être la dernière, quand il demande un bureau perpétuel pour recueillir toutes les observations que les gens compétents peuvent faire sur la matière, pour les rectifier et au besoin les autoriser par des statuts, et surtout pour faire autant que possible « l'uniformité dans tous les collèges du royaume pour les pratiques démontrées les meilleures. » C'était le ministère de l'Instruction publique que l'abbé de Saint-Pierre rêvait presque un siècle avant sa fondation.
La question reste toujours pendante entre les partisans de l'éducation domestique et ceux de l'éducation publique ; elle le restera longtemps encore. Pour beaucoup de nos contemporains, pour la presque totalité même, elle ne présente qu'un intérêt purement théorique. Si le système de Rousseau est le meilleur, combien d'enfants pourront être élevés comme Emile ? Ceux dont les parents sont assez riches pour se payer le luxe d'un précepteur... Mais les autres, l'immense majorité, ceux qui plus tard seront la nation ! Sans entrer dans des discussions byzantines, ils iront nécessairement demander aux collèges l'instruction et l'éducation que l'Eglise ou l'Etat y dispensent dans des conditions pécuniaires relativement modérées.
Il n'en était pas de même au xvii^ siècle et au xviii^. Le père de famille avait deux routes qui se présentaient à ses regards, et il fallait choisir la meilleure. Terrible problème à résoudre, car l'une et l'autre avaient des aspérités et des ornières en même temps que des endroits agréables, des sites enchanteurs et des abords faciles. Que faire, sinon d'aller demander conseil aux
l'abbé de saint-pierre éducateur
hommes de l'art ! Hélas, on n'était guère plus avancé car les Aristotes de la pédagogie n'osaient pas se prononcer.
Quintillien, qui a été professeur, qui a im observer la tournure d'esprit des jeunes gens et découvrir par leur fréquentation les meilleurs moyens d'utiliser leurs dons naturels et de combattre leurs défauts instinctifs, le psychologue Quintilien déclare bien sans doute qu'au point de vue des études l'éducation publique est préférable, mais quand il s'agit de la formation morale, il s'arrête, expose toutes les objections que formulent d'habitude ceux qui préfèrent l'enseignement domestique et ne conclut pas ^.
Le bon Rollin sera encore moins affirmatif ; il sent la responsabilité qu'il peut encourir du fait de se prononcer pour un système contre l'autre, et il préfère ne pas s'en charger. « C'est aux parents, dit-il, à bien examiner devant Dieu quel parti ils doivent prendre... Pendant tout le temps que j'ai été chargé de l'éducation de la jeunesse, parfaitement instruit des dangers qui se rencontrent dans les maisons particulières et dans les collèges, je n'ai jamais osé éprendre sur moi de donner conseil sur cette matière. . . Je crois devoir encore garder la même neutralité 2. »
L'abbé de Saint-Pierre aura le mérite de tirer d'embarras le père de famille resté dans l'indécision et qui viendra le consulter. Mettez votre enfant au collège, lui dira-t-il, il y gagnera non seulement au point de vue intellectuel, ce qui est secondaire, mais encore et surtout au point de vue moral. Et comme le père a déjà entendu chez Quintilien ou chez Rollin toutes les objections qu'on peut faire à l'éducation publique au point de vue des mœurs, il ne jugera pas à propos de les lui rappeler. Il se contentera de parler des avantages du système qu'il préconise et, afin que nul n'en ignore, il reviendra dans ses ouvrages jusqu'à cinq fois sur la question.
Qu'on ne lui parle pas de la complexité du sujet, il ne paraît pas l'apercevoir et il décide d'autorité. L'éducation publique est préférable pour vingt raisons ni plus, ni moins ^, qu'il expose en paragraphes dont on parvient à réduire le nombre sans trop de peine et sans diminuer aucunement les avantages de l'éducation