Ms. de Rouen
3. On pourrait peut-être alors les attribuer au comte de Saint-Pierre, son neveu, celui qui après sa mort chargea Rousseau de re viser et d'éditer ses manuscrits.
l'arrivée a paris
servé est celui de ses humanités dont il ne parle que pour les maudire. Nous nous trompons, il y a aussi la visite qu'il fit à dix-sept ans à l'abbaye d'Ardennes. Mais à la réponse ironique du prieur et à la façon plaisante dont l'abbé nous raconte cet incident de son enfance, n'est-il pas visible que nous nous trouvons en présence d'une fantaisie de jouvenceau qui n'eut pas et qui ne pouvait pas avoir de lendemain.
L'abbé de Saint-Pierre n'était pas d'ailleurs un homme à subir l'influence de son milieu et à se laisser entraîner par le courant qui emportait son entourage. L'un des traits qui donnent à sa physionomie un cachet particulier d'originalité, c'est qu'il a toujours pensé par lui-même et que, s'il s'est occupé de l'opinion de son voisin, c'était pour la combattre et non pour la suivre. Il nous dit lui-même qu'il adorait la discussion. Il y a quelqu'un, disait Voltaire, qui a plus d'esprit que vous et moi, c'est Monsieur Tout le Monde. Tel n'a jamais été l'avis de l'abbé, dont l'unique souci semble être de faire bande à part et de marcher en dehors des sentiers battus. Il a dépensé son intelligence à s'insurger contre les idées et les institutions de son siècle et à lui préparer, comme on l'a dit spirituellement ^, un véritable lit de Procuste, sans même se demander s'il lui était possible d'y entrer. Nous le verrons exercer contre tout son incurable manie de critique et de discussion et, dès que l'idée d'une réforme aura surgi de son cerveau, en poursuivre la réalisation avec une ténacité que rien ne pourra désarmer, pas même le ridicule.
Et l'on voudrait qu'au moment d'entrer dans la vie, un homme ainsi organisé eût subitement rompu avec ses opinions pour embrasser celles de son milieu ! Pour admettre pareille hypothèse, il faudrait ne pas connaître le doux entêté qui, plutôt que de s'incliner devant la mémoire de Louis XIV, préféra sacrifier son fauteuil de l'Académie.
Au point de vue religieux, on peut, croyons-nous, classer en trois groupes les hommes capables de penser. A côté du croyant qui, éclairé par sa foi, marche droit au but qu'il s'est assigné, on trouve l'homme qui, s'il ne croit pas, éprouve au moins le besoin de croire et se demande avec anxiété de temps à autre où il va et de quoi sera fait le mystérieux lendemain de sa vie. Mais on
LE. GouMY, op. cit., p. 225.
rencontre aussi l'homme dont le cerveau est réfractaire à l'idée même du surnaturel.
L'abbé de Saint-Pierre a été atteint de cette myopie. Le cardinal de Retz, parlant de lui-même, disait qu'il avait « l'âme la moins ecclésiastique de tout l'univers ». Que l'on remplace le mot ecclésiastique par le mot religieux et l'on pourra appliquer la phrase à notre philosophe, dont la pensée, incapable d'un coup d'aile, n'a cessé de ramper terre à terre sans jamais sortir du domaine prosaïque de l'utilité et de l'intérêt. C'est un esprit scientifique, sec et froid — d'une froideur telle que ses contemporains se sont demandé si sous sa bonhomie se cachait une âme sensible. On l'a placé parfois à côté de Rousseau. S'il y a entre eux quelque trait de ressemblance, ce n'est pas au point de vue religieux et il suffit de rapprocher, pour s'en convaincre, le portrait de l'archevêque Agathon ^ et la profession de foi du vicaire savoyard. Il a au moins, ce petit vicaire, quelques accents partant d'un cœur qui n'est pas étranger au sentiment religieux, tandis qu'Agathon n'est autre chose qu'un débonnaire officier de police morale, inaccessible à toute conception surnaturelle.
Quand on a étudié l'abbé de Saint-Pierre, l'une des impressions les plus nettes qu'il laissa, c'est que le sentiment religieux n'a jamais réchauffé son âme. La foi ! non seulement il ne l'a jamais eue, mais nous oserions presque dire qu'il ne pouvait pas l'avoir, étant comme le terrain pierreux dont parle l'Evangile, sur lequel la semence est perdue d'avance. Telle est, selon nous, la raison pour laquelle le neveu de l'abbesse bénédictine, l'élève des jésuites a joué, sans avoir besoin de rompre avec son passé, un rôle analogue à celui des Encyclopédistes.