‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 21 sur 287 · III · texte numérisé non relu

III

A Paris, l'abbé de Saint-Pierre retrouva ses deux anciens camarades du collège de Rouen — Fontenelle qui, malgré les sifflets sous lesquels venait de sombrer la tragédie d'Aspar, commençait d'être « une manière de personnage dans la répu-

1. Agathon, archevêque très vertueux, très sage et très heureux. (Ouvrages de politique et de morale, t. X, p. 340-418).

l'arrivée a paris

blique des lettres » — et Vertot qui vivait modestement du revenu de sa cure de Croissy-la-Garenne, tout en méditant sur les révolutions portugaises dont il devait écrire l'histoire.

« A nous quatre, Varignon, Saint-Pierre, Vertot et moi, dit Fontenelle, nous parlions une bonne partie des différentes langues de l'empire des lettres et les sujets de cette société se sont dispersés de là dans toutes les académies ^. » Varignon, en effet, avait suivi son ami à Paris. L'abbé avait détaché trois cents livres de son modeste revenu ^ et lui en avait fait don avec une générosité qui était pour lui un véritable besoin et une simplicité si naturelle qu'on l'eût prise pour de l'indifférence ^. « Je ne vous donne pas une pension, lui dit-il, mais un contrat, afin que vous ne soyez pas dans ma dépendance et que vous puissiez me quitter pour aller vivre ailleurs quand vous commencerez à vous ennuyer de moi. En attendant, vous discuterez avec moi, je ferai des objections, vous y répondrez et j'y gagnerai beaucoup. Il est trop juste que vous soyez indemnisé pour un pareil service ^. » — « Ce peu, qui était beaucoup par rapport au bien du donateur, remarque Fontenelle ^, était beaucoup aussi par rapport aux besoins et aux désirs du donataire. L'un se trouva riche et l'autre encore plus d'avoir enrichi son ami. »

Le siège de la petite société était le modeste logement — la cabane, comme ils disaient — que l'abbé de Saint-Pierre occupait au haut du faubourg Saint-Jacques ^. « M. Varignon logeait

1. Eloge de Varignon. (Œuvres complètes de Fontenelle, édit. 1766, t. VI, p. 158.)

2. L'abbé de Saint-Pierre disposait de 1.800 livres de rentes, équivalant de nos jours au double comme poids d'argent et probablement au triple pour le prix général des choses.

3. Si l'on en croit d'Alembert (op. cit., t. I, p. 97), Fabbé goûtait beaucoup ce trait de La Fontaine qui, hors d'état de payer ses dettes et pressé par les créanciers, se reposait sans scrupules sur la caution qu"mi de ses amis avait donnée pour lui et disait avec la bonhomie la phis naïve : « Il a répondu pour moi, il faudra bien qu'il paie ; j'en ferais autant à sa place », tant il lui paraissait natiu-el qu'on obligeât ses amis et qu'on eût recours à leur obligeance.

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