Ouvrages de politique et de morale, t. XVI, p
3. On trouvera des détails intéressants sur l'origine des prix de vertu dans un article de M. Louis Guinebaud : Vertu et prix de vertu au XV H I'^ siècle. {La Revue Hebdomadaire, 20 novembre 1909).
bouleverser l'orthographe sans souci aucun de l'étymologie et de l'usage et les défenseurs du statu- quo qui s'obstinaient à voir dans la langue comme un bien héréditaire sur lequel il eût été criminel de porter une main sacrilège.
L'Académie, qui procédait à la rédaction définitive de son dictionnaire, avait dû prendre parti. Bossuet adressa une note à ses collègues où il proposait de décider que l'usage ferait la loi : « Il ne faut pas souffrir une fausse règle, disait-il, qu'on a voulu introduire, d'écrire corrime on prononce, parce qu'en voulant instruire les étrangers et leur faciliter la prononciation de notre langue, on la fait méconnaître aux Français mêmes... On ne lit pas lettre à lettre, mais la figure entière du mot fait son impression tout ensemble sur l'œil-et sur l'esprit, de sorte que, quand cette figure est changée considérablement tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnaissables à la vue et les yeux ne sont pas contents. » Son avis prévalut et les réformateurs, qui n'étaient point satisfaits, continuèrent la lutte.
L'année même de l'apparition du dictionnaire, en 1694, l'abbé de Dangeau publiait sa Lètre sur V orthograflie à M. Pontchartrain conseiller au Parlement ; le père Gilles Vaudelin faisait paraître en 1718, lors de la seconde édition du dictionnaire, une Nouvelle manière cVécrire comme on parle en France. Un président du parlement de Grenoble, Expilly, prenait parti pour les réformateurs, suivi par quelques inconnus : Dobert, Givry, Lesclache et Lartigault. Les membres de l'Académie ne pouvaient s'entendre sur la décision à prendre. « Il y a six mois qu'on délibère sur l'orthographe, écrivait l'abbé d'Olivet au président Bouhier le 1^^ janvier 1736, car la volonté de la compagnie est de renoncer, dans la nouvelle édition de son dictionnaire, à l'orthographe suivie dans les éditions précédentes, la première et la deuxième. Mais le moyen de parvenir à quelque espèce d'uniformité ? Nos délibérations depuis six mois n'ont servi qu'à faire voir qu'il était impossible que rien de systématique partît d'une compagnie. Enfin, comme il est temps de se mettre à imprimer, l'Académie se détermina hier à me nommer seul plénipotentiaire à cet égard. Je n'aime point cette besogne, mais il faut bien s'y résoudre car, sans cela, nous aurions vu arriver non pas les calendes de janvier 1736, mais celles de 1836, avant que la compagnie eût pu se trouver d'accord. »
Enfin l'édition du dictionnaire apparut en 1740. On avait supprimé quelques lettres doubles, le B, le D, l'H et l'S inutiles ; dans les mots où l'S marquait l'allongement de la syllabe, elle était remplacée par un accent circonflexe. C'est depuis lors qu'on écrit fiole pour phiole, accroître, avocat, noce, piqûre pour accroistre, advocat, nopce, piqueure. Il y avait environ cinq miHe mots dont l'édition de 1740 changeait l'orthographe.
En sa qualité de novateur, l'abbé de Saint-Pierre était acquis d'avance à toutes les réformes, et il n'avait pas laissé échapper l'occasion de se jeter dans la mêlée. Il le fit par la publication successive d'un mémoire et d'un article inséré au Journal des Savants, développé plus tard, en 1730, en un compact in-octavo de 266 pages : Projet pour perfectionner l'orthographe des langues d'Europe ^. Nous disons bien : des langues d'Europe, car l'ambition de l'auteur, qui ne connaissait pas de frontières, ne visait rien moins qu'à dicter des lois, à tout l'ancien continent.
Il est certain que le moment était mieux choisi qu'aujourd'hui. Nos orateurs classiques n'étaient pas encore répandus à profusion ; l'instruction pas aussi développée qu'à l'heure actuelle ; des milliers d'instituteurs n'enseignaient point la grammaire d'après les règles sévères et méticuleuses ; le journalisme enfin n'avait pas pris les esprits et les yeux dans les liens de l'habitude.
Du reste, le système de l'abbé ne manque pas de bon sens, au moins quand il veut que les changements s'opèrent par degrés presque insensibles. Il a raison d'affirmer que les réformateurs anciens et nouveaux se sont attiré un grand nombre d'adversaires parce qu'ils voulaient totalement et tout d'un coup suivre dans la pratique la règle générale spéculative. M. Darmesteter a repris cette idée en demandant que les simplifications de l'orthographe s'échelonnent sur un assez long espace de temps : trente années par exemple.
Comment s'opérera cette transformation ? Il suffit, à en croire l'abbé, que les écrivains fassent de temps en temps, chacun de leur côté, quelques petits changements pendant deux ou trois générations. Ces changements mêmes ne devraient pas être opérés d'une manière uniforme dans un même nom, pour que les auteurs montrent bien que d'une part ils n'abandonnent pas l'usage