Paris, chez Briasson
commun et vicieux des savants, et de l'autre qu'ils adoptent quelquefois l'orthographe régulière des ignorants.
Tel est le mode qu'il préconise pour en arriver peu à peu à la simplification et au perfectionnement de l'orthographe dont il formule ainsi la règle principale : « Il faut, dit-il, que les caractères écrits signifient si précisément la prononciation du mot prononcé, qu'il n'y ait jamais aucune équivoque, ni aucun sujet de doute, ni pour le lecteur sur la manière de prononcer avec exactitude ce qui est écrit, ni pour l'écrivain sur la manière d'écrire avec exactitude ce qui est prononcé ^. »
Mais alors comment se reconnaître entre tous les mots dont la prononciation est identique ? Comment distinguer la capitale de la Basse-Normandie que l'abbé écrit Kan ou Can, du Khan des Tartares, du camp de César ou encore de l'adverbe quand ?
L'abbé a pensé à l'objection : après avoir déclaré qu'un mot, qui est toujours prononcé de la même manière, doit toujours être écrit avec les mêmes caractères quoiqu'il signifie deux idées différentes, il ajoute : Afin d'éviter dans l'écriture l'équivoque qui se trouve dans la prononciation, on peut, si l'on veut, ajouter quelques lettres à ce mot, en ayant soin de souligner ces lettres pour prévenir le lecteur qu'elles ne se prononcent pas. Ainsi, on pourra écrire : point, poing ^. Mais, ce sont là bien des complications, il nous semble, alors qu'il s'agit de simplification !
Une objection que l'abbé n'a pas prévue, c'est que la prononciation est chose essentiellement variable, que le provençal n'a pas le même accent que le normand et qu'à moins de cent ans . d'intervalle, le même mot, dans la même province, se prononcera presque nécessairement d'une façon différente. Ceux qui veulent rendre l'orthographe plus conforme à la prononciation, dit Johnson ^, ne s'aperçoivent pas que c'est mesurer un corps à la longueur de son ombre que de prendre pour modèle et pour guide ce qui change dans le temps même qu'on l'y applique : Lingua semper in motu.
Mais au lieu de s'arrêter à cette objection, l'abbé semble vouloir nous démontrer qu'il ne connaît pas complètement le sujet qu'il traite. Avec une inconscience qui n'a d'égale que son
1. Projet pour perfectionner l'orthographe des langues d'Europe.
2. Projet pour perfectionner l'orthographe des langues d'Europe.
3. Cité par B. Jullien ( Grammaire générale) et par E. Goumy, p. 166.
assurance, il vient nous parler du chinois comme un mandarin, et de l'égyptien comme s'il eût passé vingt ans sur les bords du Nil. Ou encore, sous prétexte de simplification, il invente des voyelles, des consonnes, des figures et des signes.
Une des raisons pour laquelle l'abbé se passionnait pour la réforme orthographique, c'était l'influence qu'elle devait exercer sur la diffusion de la langue française à l'étranger. On sait que notre langue était devenue européenne. On l'employait dans les traités conclus entre les représentants des diverses nations, et elle avait remplacé le latin qui était auparavant la langue de la science et des affaires L'abbé de Saint-Pierre voulait qu'elle continuât à se répandre encore davantage, et assurait qu'elle se répandrait en raison de la facilité qu'il y aurait à l'écrire. Ne se trompe-t-il pas ? L'anglais, qui est très difficile, se parle partout, alors que l'italien qui, au contraire, est extrêmement simple, ne se parle qu'en Italie. Et même, la transformation de notre orthographe ne déconcerterait-elle pas les étrangers qui connaissent notre langue et qui s'en font honneur ? Comme le remarquait justement M. Bréal ^, « une altération trop soudaine dans l'air extérieur de notre langue pourrait faire croire à quelque gros ébranlement interne. Il serait à craindre qu'à ce moment une partie de nos clients littéraires ne profitât de la circonstance pour nous abandonner. »
L'orthographe simplifiée serait plus facile à apprendre aux enfants. C'est le seul avantage qui résulterait de la réforme tant prônée par les néographes de jadis et réclamée de nos jours par Francisque Sarcey, Louis Havet, Paul Meyer et tant d'autres.
Débarrasser l'école primaire des broussailles qui l'encombrent, voilà enfin un motif de réelle valeur, encore bien qu'il ne faiUe pas exagérer ! Le premier pas n'a-t-il pas du reste été franchi depuis les circulaires de MM. Bourgeois et Leygues, ministres de l'Instruction publique, prescrivant aux examinateurs d'accepter l'orthographe des candidats « quand la logique leur donne raison contre l'usage. »
Disons pour en finir que l'abbé n'obtint dans le public qu'un succès de douce hilarité, ce qui ne l'empêcha pas d'ailleurs de persévérer dans son opinion avec ténacité et d'écrire de façôn