Revue des Deux-Mondes ç[u l^^ décembre
à rendre ses livres « presque indéchiffrables à des yeux non exercés ^ )).
Ce n'est pas seulement l'orthographe que l'abbé eût voulu réformer, c'est encore l'art d'écrire. Il s'est exprimé incidemment à ce sujet dans la préface de son Discours sur la Polysynodie :
« Je désire extrêmement, dit-il, que pour éclairer la matière, quelqu'un écrive, non contre moi, car il ne faut point désirer de disputes personnelles, mais contre ce mémoire. Je sais bien que les ouvrages de politique sont très susceptibles des ornements de l'éloquence, et qu'un discours oratoire fait beaucoup d'impression sur le commun des esprits : mais la méthode des orateurs me semble plus propre à exciter les sentiments et à fortifier les passions, qu'à faire naître des idées justes et précises et qu'à augmenter la lumière du lecteur ; elle est beaucoup plus propre à persuader le cœur par un arrangenient délicat de peintures vives et animées, qu'à convaincre l'esprit par un enchaînement continuel de raisonnements justes et solides. Je m'en tiens à la sorte d'éloquence qui est propre aux géomètres, et à leur méthode qui est simple et qui a une grande commodité. C'est que l'esprit du lecteur n'étant point ébloui par des images trop vives et trop séduisantes, il lui est très facile de démêler si la preuve de la proposition n'est qu'un sophisme ou si c'est une véritable démonstration, commodité qu'il ne trouve pas dans un discours oratoire où la preuve est si enveloppée d'images et de figures, si mêlée de bons et de mauvais raisonnements, qu'à moins que d'en faire l'analyse exacte, il est impossible d'en connaître la véritable force et la véritable valeur. Aussi voit-on
1. Lettre de Grimm du 15 février 1758, op. cit., t. III, p. 474. — L'abbé d'Olivet écrivait le 8 avril 1736 : « Coignard a depuis six semaines la lettre A, mais ce qui fait qu'il n'a pas encore commencé à imprimer, c'est qu'il n'avait pas pris la précaution de faire fondre des E accentués ; et il en faudra beaucoup, parce qu'en beaucoup de mots nous avons supprimé les s de l'ancienne orthographe comme dans dépescher que nous allons écrire dépêcher, tête, mâle, etc., etc.. sans adopter aucune des nouveautés vicieuses des abbés de Dangeau et de Saint-Pierre. » (Op. cit., p. 433).
que la réputation de ces beaux discours oratoires ne dure que tant qu'il n'en paraît pas un plus beau par un auteur qui entreprendrait de prouver le contraire, au lieu qu'une vérité, une fois bien démontrée, demeure démontrée pour toujours et pour tous les lecteurs. »
« Il me semble, écrit-il ailleurs, que l'auteur est éloquent et que sa sorte d'éloquence plaît et peut persuader les esprits superficiels tels que ceux qui composent les assemblées des peuples. Pour moi, je souhaiterais fort que les dissertations politiques et surtout celle de la vénalité de tous les emplois publics fut réduite au calcul arithmétique, telle que l'arithmétique politique de M. William Petty, ou de la Dime royale de M. de Vauban, ou de ce que j'ai écrit sur la taille, sur les chemins... et que l'on pût peser le pour contre les contre ^. »
Dans un autre passage, il est allé pour ainsi dire jusqu'au cynisme : « Un domestique, dit-il, nous fait tous les jours plus de plaisir, nous rend plus de services que le meilleur auteur ou le plus bel esprit par ses ouvrages. Il en coûte davantage au domestique. N'est-il pas juste aussi qu'il reçoive une récompense plus grande et plus solide ? » Enfin il a condensé la même pensée dans cette phrase lapidaire : (( Les hommes à imagination forte persuadent les ignorants par des galimatias bien a^rrangés. y-
On a reproché avec trop de dureté ces pages malheureuses à l'abbé de Saint-Pierre qui s'est vu traiter à cette occasion de bâtard de Lycurgue 2. Nous ne songeons pas à les défendre, ce serait en quelque sorte faire le procès des lettres et un pareil procès ne saurait trouver place dans un travail comme celui-ci. Quoi qu'en dise l'abbé, il y a un art d'écrire et celui qui en méconnaît les règles ne pourra jamais prétendre au titre d'écrivain, de même qu'il y a un art oratoire sans lequel celui qui veut parler en public doit s'attendre à rester la voix qui crie dans le désert.
L'abbé de Saint-Pierre a eu le tort de s'insurger contre cette vérité qui est d'évidence. Que voudrait-il en effet ? Que la prose soit débarrassée de tout artifice, dépouillée de tout vêtement et
1. Observations sur V ouvrage manuscrit de M. d Argenson intitulé : « Jusques où la démocratie peut être admise dans le gouvernement monarchique. )) (BibL de l'Arsenal, ms. 2337 (57 SAF).
2. Paul Albert. La littérature française au XVIII^ siècle, p. 38.
qu'elle se présente à nous dans toute sa nudité ? Non, ce n'est pas assez. Ce que veut l'abbé, c'est que l'écrivain et l'orateur « ne demandent d'autres services aux mots que d'être l'algèbre de la pensée, qu'ils opèrent sur les mots comme sur des chiffres ou des notations algébriques, indifférents à la forme de ces signes, occupés seulement des valeurs intelligibles que la convention humaine leur a assignés ^. » L'humanité, a-t-il dit quelque part, n'est composée que d'enfants encore assis sur les bancs de l'école. De là à dire que la seule éloquence utile est celle du pédagogue qui, la craie dans une main et l'éponge dans l'autre, fait défiler sur le tableau noir toutes les formules géométriques sans autre péroraison à son discours que les traditionnelles majuscules C. Q. F. D., il n'y a qu'un pas. L'abbé l'a presque franchi.
Mais il ne faut pas se montrer impitoyable à son égard. D'abord il y a du vrai dans sa théorie : Ils ne se comptent pas les écrivains chez lesquels la richesse de la forme ne sert qu'à dissimuler l'indigence de la pensée quand elle n'est pas un pavillon pour faire passer en fraude une marchandise de mauvais aloi, qui ne résisterait pas à l'examen, si on la débarrassait de l'enveloppe séduisante sous laquelle elle est présentée. Que de doctrines, dans l'ordre philosophique ou historique, ont eu un moment les faveurs du public et qui sont tombées dans le discrédit le jour où on les a dépouillées de leurs artifices : peintures vives et animées, images séduisantes plus propres à exciter les sentiments et à fortifier les passions qu'à faire naître des idées nettes et précises et à augmenter la lumière du lecteur ! Que d'orateurs, lorsqu'ils sont à la tribune, soulèvent leur auditoire par la sonorité majestueuse de leurs périodes et, une heure après, l'auditoire qui les a applaudis cherche en vain à dégager leur pensée. De tous ces tribuns, de tous ces rhéteurs ne peut-on pas dire avec l'abbé de Saint-Pierre : « Ce sont des faiseurs de galimatias \
N'y a-t-il pas aussi quelques circonstances atténuantes à accorder au bon vieillard qui a l'admirable fatuité d'écrire une phrase comme celle-ci : « Je souhaiterais fort que les dissertations politiques fussent écrites dans le genre de ce que j'ai écrit sur la taille et les chemins publics ! » Avant de le rudoyer, on