G. Lanson. L'art de la prose, p. 65 et suiv
doit se souvenir de l'état dans lequel la prose française était au moment où il écrivait — à égale distance, pourrait-on dire, entre la phrase polie, solennelle et sévère du grand siècle et la phrase courte, légère et spirituelle du xviii^ siècle. Il faut bien reconnaître, à la décharge de l'abbé de Saint-Pierre, que s'il y a dans l'histoire de notre littérature un moment où les poètes, les écrivains et les orateurs, quelle que soit leur tribune, font pauvre figure, c'est l'époque de la Régence, qui ne fut pas moins désastreuse sous ce rapport que sous beaucoup d'autres.
L'abbé de Saint-Pierre a fait à la fin de sa vie un mea culpa dont il est juste de lui tenir compte. Témoin de l'indifférence dédaigneuse avec laquelle le public accueillait ses ouvrages, il écrivait en 1741 : « La méthode géométrique est certainement la seule qui soit propre à former des démonstrations solides et inébranlables en politique et en morale, et à persuader les bons esprits... Mais cela n'empêche pas que cette méthode ne puisse être perfectionnée par différents ornements de l'éloquence qui plaisent au lecteur sans l'éloigner de l'exacte vérité, et qui par différentes images excitent en lui plus de désirs et plus de craintes raisonnables ^. » C'est encore un acte de contrition qu'il nous fait lorsqu'il ajoute : « Je suis persuadé que si M. Le Normand ou M. Cochin, nos deux plus éloquents orateurs, avaient à écrire l'abrégé du Projet de Paix Perpétuelle, ils l'écriraient beaucoup plus agréablement qu'il n'est, et qu'ils en feraient désirer l'exécution aux souverains et aux ministres, et beaucoup plus fortement que je n'ai pu faire... Il y a des endroits dans mes écrits qui sont assez bien écrits, mais il faut avouer aussi que dans la plupart je me suis attaché uniquement à la matière, à bien démontrer mes propositions, et que j'ai un peu négligé la manière. Je suis trop vieux pour y remédier ^. »
Enfin il serait cruel d'insister, car l'abbé de Saint-Pierre a durement expié sa faute. Avec la logique intransigeante qu'il apportait toujours dans ses actes, il s'était fait un devoir d'appliquer dans ses propres ouvrages ses idées sur le style, comme il appliquait ses théories sur l'orthographe. Du même coup il avait fait le vide autour de son œuvre et aucun écrivain ne ren-