Lettre sur les Français. Edit. Moland, t. XXVI, p
tiques. Il s'est expliqué à ce sujet dans ses Annales politiques à propos d'une des plus heureuses fondations de Colbert : Nous voulons parler de la fondation de l'Académie des Beaux-Arts.
« La peinture, la sculpture, la musique, la poésie, la comédie, l'architecture prouvent les richesses présentes d'une nation : elles ne prouvent pas l'augmentation et la durée de son bonheur ; elles prouvent le nombre des fainéants, leur goût pour la fai- . néantise qui suffit à entretenir et à nourrir d'autres espèces de fainéants ; gens qui se piquent d'esprit agréable, mais non pas d'esprit utile ; ils veulent exceller sur leurs pareils, mais ils se contentent sottement d'exceller dans des bagatelles, dans des choses peu importantes pour un bonheur un peu durable.
(( Ce n'est pas que ces ouvriers illustres ne travaillent, ce n'est pas qu'ils ne fassent des ouvrages difficiles, et où ils emploient beaucoup d'esprit et d'adresse, mais c'est dommage de tant dépenser d'esprit dans des ouvrages si peu utiles pour le bonheur solide de la société. C'est un défaut de notre gouvernement, de ne proposer pas des occupations plus utiles, au lieu de semblables amusements passagers, dont il ne reste aucune utilité, ni pour les pauvres familles, ni pour la postérité.
(( Qu'est-ce présentement que la nation italienne où ces arts sont portés à une haute perfection ? Ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, poltrons, occupés de niaiseries. Tels sont devenus peu à peu par l'affaiblissement du gouvernement les misérables successeurs de ces Romains si estimables, de ces contemporains de Caton qui étaient dignes de gouverner les autres nations et capables, en les assujettissant, de les rendre plus heureuses qu'avant leur assujettissement.
« Colbert, grand travailleur, en négligeant les compagnies de commerce maritime, pour avoir plus de soin des sciences curieuses et des beaux-arts, prit l'ombre pour le corps, donna l'ombre aux Français et laissa le corps aux Hollandais et aux Anglais ^. »
1. A^males politiques, t. I, p. 155. « Ces réflexions grossières et écrites grossièrement, remarque à ce propos Voltaire, n'en sont pas plus justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c'était sous les Médicis, pendant que Venise étant la plus guerrière, était la plus opulente des républiques. C'était le temps où ritalie produisit de grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre, et c'est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts ont été le plus perfectiomiés. L'abbé de Saint-Pierre s'est trompé dans beaucoup de choses et a fait
Quelques années plus tard, Rousseau, reprenant pour son compte le procès fait aux arts et l'étendant aux sciences, est allé plus loin et s'est chargé de soutenir qu'ils sont unef source de corruption pour la société, et qu'il ne faut pas aller chercher ailleurs l'origine du dérèglement des mœurs. C'était un pamphlet et rien ne prouve que l'auteur lui-même en fût convaincu.
Tel n'est pas le cas de l'abbé de Saint-Pierre. Ce n'est certes pas lui à que l'on peut reprocher d'avoir traduit, en écrivant les lignes qui précèdent, une pensée qui n'était pas la sienne. Tout d'abord, on serait tenté de croire à une boutade semblable à celle du renard regardant d'un œil dédaigneux les raisins vermeils qui sont hors de sa portée. On se tromperait. L'abbé était inaccessible aux sentiments de l'envie et livrait naïvement le fond de sa pensée. Il arrive à chacun de nous de rester saisi d'étonnement devant le lever ou le coucher du soleil, l'obscurité étincelante d'une belle nuit d'été, l'immensité de la mer, un orage, une toile, un marbre d'un grand maître, un vaste monument d'architecture, une large composition musicale. Ne demandez pas à l'abbé de Saint-Pierre ce qu'il en pense : Quand d'aventure il se promène dans sa campagne normande, la seule chose qui le frappe, c'est le mauvais état des chemins. Son attitude n'a rien qui étonne, étant donné le mépris transcendant et presque hautain qu'il affiche pour tout ce que ses préoccupations utilitaires n'atteignent pas. Il ira jusqu'à englober dans les bagatelles coûteuses toutes les œuvres qui n'ont point pour résultat d'augmenter le bien-être matériel de l'homme.
Surcharger un peuple d'impôts ; obérer le trésor public pour étonner les étrangers par une vaine magnificence ; bâtir des palais, lorsqu'on manque de fontaines ou qu'on n'a pas de fonds pour creuser des canaux nécessaires à la prospérité publique, voilà des fautes que l'amour de l'art ne saurait faire pardonner et ces fautes avaient été commises, sous les yeux de l'abbé, pendant le règne de Louis XIV. Mais ce qu'il n'a pas voulu constater, c'est que les beaux-arts peuvent être la suite de l'industrie et de la richesse d'une nation et qu'en un temps de prospérité, loin de blesser la justice, ils servent utilement à occuper
regretter que la raison n'ait pas secondé en lui les bonnes intentions. Siècle de Louis XIV (en note de l'édition de 1756. Edit. Moland, t. XIV, p. 504).
nombre de travailleurs. Entre les mains d'un gouvernement éclairé ils deviendront même d'excellents moyens pour adoucir et élever les âmes, et pour rendre les mœurs moins féroces et moins grossières. Car si les arts ne répondent pas au vœu de l'abbé de Saint-Pierre ils satisfont les besoins de l'homme auquel le Créateur a donné l'amour de ce qui est beau et qui a d'autres appétits que les appétits matériels à satisfaire dans ce monde.
Il ne faut même pas parler à l'abbé des découvertes de Newton, de Leibniz et des mathématiciens spéculatifs. Il n'hésitera pas à les mettre au même rang que les poésies, les romans, les ouvrages d'érudition : tout cela parce qu'il ne voit pas en quoi ils ont amélioré le sort de l'humanité.
« Rien ne prouve mieux notre enfance, du côté de la raison, dit-il, que de voir nos beaux esprits, nos savants occupés les uns de l'éloquence, les autres des progrès et des découvertes dans la physique, dans l'astronomie, dans la géométrie, dans les talents pour faire des opéras et des comédies, et de voir en même temps combien la morale et la politique sont méprisées par ces savants et par ces beaux esprits. Cette enfance n'est pas seulement remarquable en Italie et en Espagne, mais elle est encore fort sensible à Berlin, à La Haye, à Londres et à Paris. De là vient qu'il paraît à leurs beaux esprits que c'est un blasphème que de dire que Descartes, Newton et Leibniz ne sont grands esprits seulement que dans les sciences de très petite utilité en comparaison des deux sciences les plus utiles : morale et politique. De là il suit que l'on ne doit point les appeler grands esprits tout court ^. ) Un de ses biographes le connaissait bien, lorsqu'il laissait échapper cette exclamation qui peint admirablement le bonhomme : Quel malheur que l'abbé de Saint-Pierre n'ait pas assez vécu pour voir la découverte de la pomme de terre ! Il n'eût pas manqué de mettre Parmentier au-dessus de Leibniz et de Newton.
Mais ce que ce biographe ne dit pas, c'est que l'abbé n'était pas le seul à émettre de pareilles idées contre les sciences spéculatives et contre les beaux-arts ; il ne faisait même que sacrifier à l'opinion publique qui, d'aristocratique c^u'elle était au xvii^
1. Ms. Genty, t. VII. — Cf. Molinari, op. cit., p. 223 et 224 et Ouvrages de politique et de morale^ t. II, p. 237.
siècle, devenait bourgeoise dès le second tiers du xviii^, précisément à l'époque où l'abbé de Saint-Pierre écrivait sa diatribe ^. Selon la remarque de Brunetière ^, toute la littérature va devenir désormais une littérature pratique, c'est-à-dire sociale, sociologique, populaire, ouvrière de progrès, inspirée de l'intérêt public, réformatrice en attendant qu'elle devienne révolutionnaire ; mais ce sont aussi les arts et les sciences spéculatives qui vont voir pâlir leur auréole à côté de celle de la nouvelle déesse : r Utilité.
Ecoutons Diderot dans l'Encyclopédie, au mot art. C'est la glorification des arts mécaniques qu'il célèbre, le véritable artiste c'est l'artisan : « Mettez dans un des côtés de la balance, écrit-il, les avantages réels des sciences les plus sublimes et des arts les plus honorés, et dans l'autre côté ceux des arts mécaniques et vous trouverez que l'estime qu'on a faite des uns et celle qu'on a faite des autres n'ont pu être distribuées dans le juste rapport de ces avantages et qu'on a bien plus loué les hommes occupés à faire croire que nous étions heureux que les hommes occupés à faire que nous le fûssions en effet. Quelle bizarrerie dans nos jugements, nous exigeons qu'on s'occupe utilement de nous et nous méprisons les hommes utiles ! » Et Diderot fait encore cette remarque : « En examinant les productions des arts, on s'est aperçu que les uns étaient plutôt l'ouvrage de l'esprit que de la main. Telle est en partie l'origine de la prééminence que l'on a accordée à certains arts sur d'autres et de la distribution qu'on en a faite en arts libéraux et arts mécaniques. Cette distinction, quoique bien fondée, a produit mauvais effet et en avilissant des gens très estimables et très utiles et en fortifiant en nous je ne sais quelle paresse naturelle, qui ne nous portait que trop à croire que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers sensibles et matériels, c'était déroger à la dignité de l'esprit humain... Préjugé qui tendait à remplir les villes d'orgueilleux raisonneurs et de
1. Le passage, tel que nous l'avons reproduit, n'apparaît pas dans les Annales politiques avant 1735 (Ms. de r Arsenal). Dans le manuscrit de Kouen, qui est de 1730, il ne s'en trouve qu'une partie.
2. Brunetière. Les origines de l'esprit encyclopédique. (Revue hebdomadaire, 23 nov. 1907).
contemplateurs inutiles et les campagnes de petits tyrans ignorants, oisifs et dédaigneux. »
Cet article, à la forme j)rès, ne semble-t-il pas avoir été écrit par l'abbé de 8aint-Pierre
Pour l'abbé, si le but vers lequel doivent tendre les hommes est le bonheur, une des conditions primordiales pour le réaliser est de suivre rigoureusement les principes de la loi morale. C'est ce qui explique l'importance que prend la morale dans son œuvre. Comme il a l'habitude de pousser jusqu'à l'éxagération l'application de ses idées, même les meilleures, il ne faut pas s'étonner de le voir demander aux romanciers, aux poètes, aux historiens de mettre leur talent au service de la morale et de faire de leurs ouvrages des écoles pour nous la prêcher. A cette condition ils trouveront grâce devant lui et l'abbé ne comparera plus les œuvres de ces « fainéants » aux pyramides d'Egypte dont on peut dire : Quelle dépense inutile ^ !
Le gouvernement lui-même doit prendre en main la réforme, car c'est son rôle de « mener les hommes par le plaisir de la fiction, de la versification, du chant, du spectacle, de la distinction et par les autres plaisirs, vers l'observation de la justice et vers la pratique de la bienfaisance^ » ; c'est son rôle, comme dira Mably^, « de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher cjue les passions ne sortent victorieuses du combat éternel que notre raison est condamnée à soutenir contre elles ».
Qui ne connaît la célèbre comparaison de Phèdre, où l'âme humaine est assimilée à un char attelé de deux coursiers : l'un noir, rebelle, toujours prêt à la révolte, représentant le désir ; l'autre blanc, généreux, symbole du courage ; enfin le cocher,
1. Projet pour rendre les livres et autres monuments plus honorables pour les auteurs futurs et plus utiles à la j^ostérité. (Ouvrages de politique et de morale, t. II, p. 259).