Diderot et Catherine II par Maurice Tourneux, p
2. Ce projet, qui se trouve en manuscrit à la bibliothèque de Rouen (Ms. 949), a paru dans le Mercure de France en avril 1726.
3. Voici ce qu'il écrit à propos de Racine : « J'ai ouï dire à feu M"^<^ de Lafayette que, dans une conversation, Racine soutint qu'un bon poète pouvait faire excuser les grands crimes, et même inspirer de la compassion pour les criminels, que Cicéron disait que l'on pouvait porter jusque-là l'éloquence, et il ajouta qu'il ne faut que de la fécondité, de la justesse et de la délicatesse d'esprit pour diminuer tellement l'horreiu" des crimes ou de Médée ou de Phèdre, qu'on les rendrait aimables au spectateur au point de lui inspirer de la pitié pour leurs malheurs. Tel est le pou\'oir des bons poètes, et telle est la faiblesse de nos esprits qui ne sont point en garde contre les charmes de l'illusion. Or, coimne les assistants lui nièrent que cela fût possible, et qu'on voulut même le toiu"ner en ridicule sur sa thèse extraordinaire, le dépit qu'il en eut le fit résoudre à entreprendre Phèdre où il réussit si bien à faire plaindre ses malheiu-s, que le spectateur a plus de pitié de là criminelle, que du vertueux Hyppolyte.
« Or l'on m'avouera que c'est un mauvais emploi de l'art et de l'esprit par rapport à la société que de rendre les crimes et les criminels moins dignes d'horreur.
« Tout le monde sait ce que c'est que Médée ; cependant mi poète croit bien employer son esprit en lui faisant dire :
Et mon cœur était fait pour aimer la vertu.
« En bonne foi n'était-ce pas réellement blasphémer contre la vertu ? Il prouve en même temps son esprit et son peu de jugement, de l'employer au préjudice des bonnes œuvres. » (Ms. Genty, t. VII).
plusieurs avantages : Les anciennes pièces ainsi modifiées produiraient du nouveau et d'excellent nouveau, ce qui serait un moyen de les faire vivre toujours, sinon elles périraient avec la langue ancienne : on ne joue plus de pièces de cent vingt ans, dit-il, on ne jouera plus Racine dans deux cents ans. Ensuite ce changement serait conforme à la nature humaine, dont la raison va toujours en croissant, dont le bon goût se perfectionne tous les cinquante ans. Et enfin, nous aurions « de nouvelles pièces meilleures » car personne ne voudrait donner une pièce de moindre valeur que les bonnes pièces de Corneille, de Racine et de Molière.
On imprimera donc : « Comédie de Sertorius de P. Corneille, perfectionnée par M. B... Et si cinquante ans après elle est encore perfectionnée par un second perfectionneur, on dira : Et depuis par M. R... Et c'est ainsi que chaque auteur pourra espérer que son nom durera autant que son ouvrage ^. »
Pourvu qu'au bout de trois siècles les perfectionneurs ne se multiplient pas outre mesure et que la pièce en question ne soit pas devenue semblable au couteau de Jeannot qui était toujours resté identique à lui-même bien qu'il eût été remanié du manche à la lame !
Chose étonnante ! les conseils de l'abbé ont été suivis. Marmontel a raccommodé Rotrou et Quinault ; Ducis a arrangé Shakespeare. Voltaire lui-même s'est trouvé de son avis en conseillant de refaire les tragédies de second ordre de Corneille et de retoucher ses chefs-d'œuvre pour rendre à la fois « service à la mémoire de Corneille et à la scène française qui reprendrait une nouvelle vie ^. »
Fidèle à une idée qui lui est chère, l'abbé propose d'attribuer, sous forme de prix annuel, une pension de deux cents onces d'argent au meilleur des perfectionneurs, étant convaincu que avant trente ans, les pères et les mères les plus sages, mèneront leurs enfants à la comédie comme au sermon pour leur inspirer des sentiments raisonnables et vertueux.
Car les perfectionneurs auront soin : « d'inspirer, d'entretenir et fortifier l'amour pour la patrie, et inspirer de l'ardeur, du