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CHAPITRE XIV

LA RELIGION DE l'ABBÉ DE SAINT-PIERRE

I. Le déisme de l'abbé de Saint-Pierre. Observations sur l'essentiel de la religion. — II. Les attaques indirectes de l'abbé contre le dogme catholique. Discours contre le Mahométisme. L'Explication physique d'une apparition. — III. Sa croyance à l'immortalité de l'âme — IV. Projet pour faire cesser les disputes sédij^ieuses des théologiens. Projet pour rendre les sermons plus utiles. — V. Observations chrétiennes et politiques sur le célibat des prêtres. — VI. Projet pour rendre les établissements religieux plus parfaits.

La plupart des écrivains politiques du xviii® siècle, d'opinions parfois si opposées, lorsqu'il s'agit d'édifier un système, s'accordent du moins sur la partie négative de l'œuvre à accomplir. Tous ou presque tous sont hostiles aux mêmes institutions : Ils maudissent la guerre ; ils attaquent le despotisme ; ils signalent le malaise de la situation financière et s'élèvent contre l'injustice qui préside à la répartition de l'impôt ^. Les projets de la paix perpétuelle, de la polysynodie et de la taille tarifée permettent à l'abbé de Saint-Pierre de prendre place dans leurs rangs. Enfin ces mêmes écrivains ont une autre haine et c'est peut-être la plus forte : Ils luttent avec acharnement contre l'Eglise et, si tous ne vont pas jusqu'à vouloir « écraser l'infâme », les plus modérés eux-mêmes la rendent responsable des excès du despotisme et veulent supprimer son influence. Par là encore l'abbé de Saint-Pierre est bien de son époque. Mais avant de connaître l'attitude qu'il a prise à l'égard de l'Eglise et de sa

1. Cf. Bayet et Albert. Les écrivains politiques du XVI 11^ siècle, p. XTi et XIII.

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discipline, il est utile d'étudier dans ses grandes lignes la religion de notre personnage. N'est-ce pas son dogme qui expliquera sa conduite ?

Son Dieu n'est ni le Dieu du catholicisme ni celui de la philosophie. Il n'a rien de commun avec l'Etre impassible qui, satisfait de pousser le monde en avant, méprise les individus qu'il écrase, ou qui, absorbé dans le maintien de l'univers, n'a pas un regard pour les chétives créatures que frappent des lois inflexibles. Ce n'est pas non plus le Dieu qui, suivant l'expression de M. Bersot « vient se mêler invisible aux sublimes entretiens de Malebranche avec ses disciples, ou recevoir les touchants aveux de saint Augustin, ou s'asseoir familièrement près de l'auteur de Vlmitation, là pour ouvrir les intelligences, pour servir d'intermédiaire et d'interprète dans de religieuses discussions ; ici, pour façonner la volonté et guider la créature vers cette perfection idéale qu'il n'aime à posséder que pour la communiquer. »

Son Dieu à lui, c'est un personnage débonnaire, une sorte de monarque constitutionnel, qui n'a soumis ses sujets qu'à une seule loi : C'est que tous ensemble ils vivent en paix, et passent leur vie ici-bas le plus heureusement du monde, moyennant quoi il se fera un sensible plaisir à la fin de leurs jours de les accueillir dans son paradis. C'est dans l'Evangile que l'abbé est allé chercher l'essentiel de la religion ^, c'est-à-dire « d'un côté ce qu'il faut nécessairement pratiquer et de l'autre ce qu'il suffit de faire exactement pour plaire à Dieu, pour éviter l'enfer et pour obtenir le paradis^ )). Le passage est tiré du Discours sur la montagne : « Faites donc pour les hommes tout ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous, car c'est la loi et les prophètes »

« On prétend, raconte d'Alembert ^, que les premiers voyageurs qui découvrirent les Moluques trouvèrent que dans l'île de Ternate, qui est une de ces îles, la religion était uniquement bornée à ce que nous allons dire : Le peuple, un certain jour de la semaine, s'assemblait dans un temple sans autels, sans images,

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